Jusqu’au 9 novembre, Le professionnel est représenté pour la première fois en version française au Théâtre de l’Ouest Parisien. Cette création d’après la pièce serbe de Dušan Kovačević est due au metteur en scène Philippe Lanton. Et notre critique pourrait se résumer en un mot : à voir !

C’est l’histoire, racontée par lui-même, de Teodor Kraj, dit Teja.

CR TOP

Dans la Yougoslavie post-titiste, cet « homme de lettres » est devenu directeur littéraire dans une maison d’édition en faillite. Curieux homme de lettres en vérité, auteur de deux livres avérés, et peut-être d’autres, qui pourraient justifier sa qualité : « Où sont mes livres que je n’ai pas écrits ? » s’interroge-t-il. Le verre à la main mais la voix claire, il raconte son quotidien dans ce lieu haineux, miné par les ambitions contrariées, les jalousies, les récriminations des « scribomanes » refoulés, et la crise, politique et économique, qui secoue le régime. Tout cela est ressenti, mais rien n’est explicitement dit. En fond, de temps à autre, éclate une musique des Balkans qu’Emir Kusturica nous a appris à aimer. Mais cette fois-ci elle n’est pas aimable : cette musique joyeuse et assourdissante ne sonne que pour rappeler à Teja « d’où il vient » et pour lui faire sentir à quel point il est indésirable.
L’une des prouesses de la mise en scène de Philippe Lanton tient à cette crise en sourdine, à cette tension permanente qui s’exprime parfois dans les flonflons importuns ou dans la stridence d’une sonnerie de téléphone : et comment pourrait-on faire éclater son exaspération au grand jour, en pleine dictature ?

Teja est sur le point de fêter son anniversaire, et peut-être de faire un pas décisif dans la relation, en sourdine elle aussi, qu’il entretient avec Marta, sa secrétaire, discrète silhouette juchée sur une chaise haute, la machine à écrire sous les doigts. Seulement, un visiteur attend dans le vestibule : un homme à l’air bizarre dit Marta, « peut-être un cousin. » Teja explose : pourquoi ses cousins auraient-ils l’air bizarre ? Est-ce à dire qu’il est lui-même bizarre ? la tension, toujours. Mais Marta précise : ce pourrait être un cousin, puisqu’il connaît son petit nom, Teja, le diminutif que lui donnait sa mère.

l'affiche du film réalisé à partir de sa pièce par D. Kovacevic

Alors l’homme entre, chargé d’une grosse valise et d’une lourde sacoche. « Tu ne sais pas qui je suis ? » demande-t-il jovialement à Teja médusé. Non. Le quiproquo, magistral et hilarant, dure plusieurs minutes, au cours desquelles Teodor s’imagine avoir affaire à un scribomane de plus, d’autant que l’homme dépose solennellement sur sa table quatre livres soigneusement reliés d’écrits divers, « Discours sur, » « Petites scènes, » et autres.
Mais Teja se trompe et l’homme se présente bientôt : il n’est pas auteur, non, il est policier en retraite. De cette sorte de policiers que fabriquent les dictatures, chargé de la surveillance de Teodor depuis 20 ans. Les livres qu’il lui remet correspondent à la retranscription de tout ce qu’il a pu dire durant cette période. Quant aux titres des ouvrages, plus proches d’un catalogue littéraire que d’un dossier de police, ils sont dus à son fils, professeur de lettres destitué. La valise, elle, contient tous les objets que Teja a pu égarer durant ces vingt années d’intime filature. Devant l’air incrédule de l’homme de lettres, Luka Laban, c’est son nom, commente sur le même ton enjoué : « Je me suis efforcé d’être un bon professionnel. » Et alors le drame se noue.

Un drame complexe, qui ne touche pas un homme mais deux, ou trois, ou tout un peuple, dont une femme. Tandis que le passé de Teja ressurgit, tout ce qu’il a perdu, abandonné, dont les objets ne sont que les tristes vestiges, Luka change lui aussi : policier, ange gardien, mauvaise conscience, démon infernal qui met en fuite d’un mot un auteur frustré et furieux, et enfin victime.

Philippe Lanton

En suivant Teodor pendant vingt ans, en l’écoutant, en s’immergeant parmi ses amis « plongés dans l’alcool, ou le narcissisme, et le plus souvent les deux, » en découvrant que Kafka n’est pas un dangereux agitateur, et surtout, en retranscrivant pour son fils ce qui n’aurait dû être qu’un dossier de police, Luka a peu à peu absorbé cet ennemi du régime qu’il devait combattre. Et, l’absorbant, il s’est perdu lui-même. L’ambiguïté est totale, entre désir de meurtre et protection, entre rancœur et désespoir.
En cette fin des années 1980 (la pièce est de 1990) qui voit la Yougoslavie gouvernée en alternance par un représentant de chaque République fédérée, tenaillée, déjà, par les conflits ethniques qui éclateront à la décennie suivante, Luka et son fils ont chacun fait les frais d’une purge. Le fils unique s’est exilé, Luka, malade, fait le taxi pour survivre. Il doit sa déchéance, il en est persuadé, à l’homme qu’il n’a pas tué, et qu’il a continué à surveiller alors que plus personne ne le lui demandait. Serviteur inconditionnel du régime, « communiste jusqu’à la dernière goutte de [son] sang, » il est une victime de ce même régime.
Et cette ambiguïté des sentiments est remarquablement mise en scène dans la relation entre les deux hommes, dès la première seconde, où l’ombre de l’un se découpe sur un mur, profilant la silhouette de l’autre, tandis que par la suite, les acteurs occupent alternativement des positions dominantes et dominées, sombrant dans une joyeuse beuverie en ombre chinoise ou en venant presque aux mains. A l’ambiguïté du sentiment s’ajoute l’ambiguïté du geste : pourquoi est-il venu, pourquoi lui apporte-t-il tout cela, les lettres de sa mère et le souvenir vivant de ses amis ? « Je te rapporte ce que tu as perdu, » dit-il. Est-ce bien tout ? Non, il en reste : avant de disparaître, Luka tend à Teodor une dernière bande…

Dusan Kovacevic

L’œuvre de Dušan Kovačević, traduite par Anne Renoue et Vladimir Cejovic, et portée pour la première fois à la scène en français au TOP par Philippe Lanton, nous plonge dans ce monde des Balkans que nous connaissons mal. Avec légèreté, toute la maladie de la péninsule est abordée, les conflits entre les fils et les pères, présage des conflits entre les frères, le poids du non-dit dans un régime de plomb, l’étouffement de la pensée, la tragédie humaine qu’incarnent les deux personnages – et Marta, en sourdine. Mais traité avec la légèreté cocasse qui caractérise au premier abord les films de Kusturica, lequel d’ailleurs tira Underground d’une pièce de Kovačević. Luka raconte par exemple le soir où Teodor faillit périr assassiné par les serveurs d’un restaurant à qui il avait demandé de retirer le portrait de Tito du mur. « On ne peut pas Monsieur, le portrait est peint sur le mur » : le dictateur tient la Yougoslavie aussi solidement que des murs. Mais Teja n’en démord pas : « Si vous ne pouvez enlever son portrait, effacez au moins son nom de la ville ! » allusion au nom de Titograd, parce que les Yougoslaves habitent le dictateur avec la ville. Les personnages s’esclaffent à ce souvenir qui faillit coûter la vie à Teodor.

Ainsi est faite la pièce, de plaisanteries dangereuses et de quiproquos légers, d’irruptions folles et d’instants de terreur, ainsi se découpe, sur le fond grotesque de la musique mesquinement diffusée, le destin pathétique de deux hommes perdus.

Le Professionnel, au TOP
du jeudi 4 au mardi 9 novembre à 20h30, le dimanche à 16h