Le 24 juillet 2013, la Ville de Boulogne-Billancourt a délivré le permis de construire du pôle artistique R4 sur l’île Seguin. Financé par le Suisse Natural Le Coultre, le bâtiment sera l’œuvre de Jean Nouvel.

L’événement valait bien une conférence de presse : le 24 juillet dernier, c’est en grande pompe que Pierre-Christophe Baguet a délivré le permis de construire du R4, avant de signer avec Yves Bouvier, président de la société suisse Natural Le Coultre, un avenant à la promesse de vente lui permettant d’acquérir un lot supplémentaire sur l’île Seguin*. Les travaux sur le premier lot pourraient démarrer au second semestre 2014, sous la houlette de Jean Nouvel, qui y appliquera en modèle réduit le schéma qu’il a conçu pour l’ensemble de l’île.
Le R4 apparaît donc, à plus d’un titre, comme un terrain de démonstration.
*Il s’agit d’une parcelle mitoyenne de 3 400m² au sol, réservée à l’origine à la Fondation Cartier.

Le R4, laboratoire d’une évolution du marché de l’art

Le financier du projet, Natural Le Coultre (NLC), est une entreprise suisse spécialisée dans le stockage et le transport d’œuvres d’art et d’objets de grande valeur. Depuis quelques années, par le biais de sa holding EuroAsia Investment, NLC est devenu un acteur primordial du développement des zones franches et dépôts francs sous douane, donnant une impulsion nouvelle à son activité : très présent à Genève dès son origine, NLC est l’un des principaux investisseurs du port franc de Singapour (ouvert en 2010) et de celui, en cours d’installation, du Luxembourg. Cet été, Yves Bouvier déclarait au Monde avoir également un projet à proximité de l’aéroport de Pékin.
Le choix de ces implantations ne doit naturellement rien au hasard, puisqu’il s’opère sur des pays qui autorisent des personnes de droit privé à investir dans les ports francs.

Le "Cube", espace de réserves visitables. - CR Ateliers Jean Nouvel

Le « Cube », espace de réserves visitables. – CR Ateliers Jean Nouvel

Les ports francs sont à l’origine des espaces d’entrepôt pour la marchandise en transit, d’où leur localisation – qui leur a valu ce nom – à proximité des ports, et désormais des aéroports. Les marchandises peuvent y être stockées dans des conditions de haute sécurité, en suspension de droits et de taxes pour une certaine durée, parfois illimitée. Avec le temps, des activités se sont agrégées au stockage initial (hébergement, commerce), donnant naissance aux zones franches. Selon la politique douanière du pays d’accueil, le port franc ou la zone franche est un espace d’extra-territorialité, comme à Singapour par exemple depuis 2010, ou comme en Suisse jusqu’en 2009.
Le contrôle de la douane sur les marchandises entrantes est plus ou moins rigoureux. Ainsi, à Singapour, toute œuvre entrante est enregistrée par la douane, mais les transactions dont elle fait l’objet dans la zone sont exonérées de taxes et de droits de douane. Ces pratiques variables voilent ces espaces d’une ombre de soupçon. D’après les intéressés, celle-ci est injustifiée quant à la marchandise frauduleuse, qui représenterait moins de 1 % de ce qui transite par les ports francs. Elle demeure cependant dans le cadre des interrogations très actuelles sur l’optimisation fiscale.

Partie prenante du développement de ces zones, NLC a également contribué à les faire évoluer, en y agrégeant un maximum d’activités. Ceci n’est pas sans lien avec le présent projet du R4, d’autant moins que c’est EuroAsia qui finance le projet. En effet, interrogé par Le Temps en 2009 sur la concurrence croissante entre ports francs et marchands d’art traditionnels, Yves Bouvier avait tenu ces propos : « Je pense qu’il y aura évolution. Pour des raisons logistiques et financières, je crois que les galeries, les maisons de ventes, les ateliers d’artistes, les manifestations culturelles, les métiers d’art et l’enseignement se concentreront dans un même environnement. »
C’est exactement la définition du R4, qui apparaît alors, porté par cet entrepreneur visionnaire, comme le prototype d’une nouvelle forme du marché de l’art.

Le R4, « communauté vivante de l’art »

Le R4 vu depuis Boulogne - CR Ateliers Jean Nouvel

Le R4 vu depuis Boulogne – CR Ateliers Jean Nouvel

Passons sur l’exaltation un peu galvaudée de « l’hybridité du lieu. » Concrètement, les quelque 22 000m² du R4 abriteront une pluralité d’activités.
Sur 7 étages et deux sous-sols, répartis en deux corps de bâtiment, on trouvera :

  • Dans « Le Cube » : des réserves ouvertes ou non au public, des archives, un restaurant, des ateliers d’artistes par type de matière travaillée, des commerces, des bureaux et un « plateau de création. »
  • Dans « La Galerie », une halle d’exposition longue de 120m et haute de 4 étages abritera des œuvres monumentales, tandis que le reste du bâtiment sera occupé par une salle de conférence, des galeries, un restaurant, une librairie, des bureaux, des réserves, et le logement de fonction le plus enviable de toute la ville (plus de 6 pièces au dernier étage avec vue sur tout Paris et les coteaux de Meudon). Tout autour courra un pont roulant permettant d’acheminer les œuvres d’art depuis un quai de débarquement en contrebas.
Les deux bâtiments du R4, à la pointe amont de l'île Seguin

Les deux bâtiments du R4. A la pointe amont, le lot que NLC a désormais prévu d’acquérir en plus.

Au sous-sol seront aménagés les salles de vente, 7 000m² d’entrepôts et de hangar ainsi qu’un parc de stationnement réservé aux employés du lieu. Ceux-ci accèderont à l’île depuis Meudon et descendrons une rampe jusqu’au parking.
Chacun des bâtiments ouvrira au public, respectivement au 4ème et au 5ème étage, une terrasse panoramique. A noter la présence d’espaces de réception privés réservés aux marchands d’art pour traiter leurs affaires, de bureaux pour les logisticiens d’œuvres d’art (transporteurs notamment) ainsi que 2 300m² de bureaux en blanc.

Le R4 ou la revanche de Jean Nouvel

Depuis que la coordination de l’aménagement de l’île Seguin lui a été confiée, Jean Nouvel n’a pas été épargné par la critique, dans le monde politique local comme dans l’opinion. Son projet d’élever 5 tours sur l’île avait notamment cristallisé toutes les oppositions.
Le projet de R4 constitue à cet égard une revanche, puisqu’il en est l’architecte, libre d’y appliquer ses préconisations d’ensemble, les immeubles de grande hauteur mis à part.

Le projet de terrasse panoramique et végétale - CR Ateliers Jean Nouvel

Le projet de terrasse panoramique et végétale – CR Ateliers Jean Nouvel

On retrouve donc dans ce projet les bases de sa « vision » pour l’île Seguin : du monumental à la lisière de l’architecture et de la sculpture, l’appui sur le socle artificiel de l’île, que les bâtiments à venir doivent épouser, le recours maximal à la lumière du jour dans un souci tant écologique qu’esthétique (jouer des transparences entre différents espaces avec la réverbération de la Seine), le contraste précisément entre cette éclatante clarté et le béton gris foncé qui règnera sur le bâti – tant pour rappeler le passé industriel du site que par goût personnel pour ces effets, comme l’illustre la Tour Horizons – et le discours qui propose l’herméneutique du lieu. En l’occurrence, on a relevé : « l’architecture devient le support, l’apport c’est la vie, les œuvres d’art, les artistes et les visiteurs. » Cela devait être dit.
A moindre échelle, Jean Nouvel défend son projet de terrasse panoramique, avec deux toits plantés d’essences de la région : quelque 15 types d’arbres relaieront la variété des coteaux de la Seine jusqu’à la berge boulonnaise.

Le permis de construire stipule que le propriétaire, quel qu’il soit, sera tenu d’y maintenir pendant 20 ans une activité culturelle ou artistique à vocation internationale et largement ouverte au public. Seront donc réunis créateurs, commissaires d’exposition, visiteurs, marchands, clients et transporteurs, selon le vœu de Natural Le Coultre d’avancer vers un nouveau modèle. Mais 20 ans, à l’échelle d’une entreprise, c’est bref. Quelle place occupera le R4 dans l’empire de NLC ? quel rôle dans son développement économique ? L’avenir le dira.