Ce mois de février glacial a vu le retour des rencontres littéraires à la librairie Les mots et les choses. Hier soir, Frédéric Martin, des éditions du Tripode, était venu présenter son nouveau catalogue, fait d’exigence et de passion.

Sous le logo qui évoque autant un sceau antique qu’un bousier sacré, les éditions du Tripode déclinent leur programme : « Littérature – Art – OVNI. » Nulle provocation en ces trois piliers, mais le reflet clairvoyant des choix de la maison : « Par définition, la littérature est insurrectionnelle, alors il est difficile de savoir si un livre marchera ou non » commente Frédéric Martin, le cofondateur du Tripode. Partant de ce constat, le Tripode a pour ligne éditoriale la passion de ses éditeurs pour les textes saisissants, ambitieux souvent, profonds la plupart du temps, courageux ou systématiquement insolites, faisant foin des genres.

Frédéric Martin et Benjamin Cornet - CR G. Hermand

Frédéric Martin et Benjamin Cornet – CR G. Hermand

« J’adore les listes » glisse Frédéric Martin en évoquant trois ovnis parmi d’autres : Où faire pipi à Paris ? de Cécile Briand, qui recense avec une méthode tout oulipienne les 200 toilettes accessibles au public dans la capitale ; Le Tout va bien, quintessence du blog d’Adrien Gingold qui collectionne les gros titres de presse les plus absurdes, diffraction d’une certaine perception du monde ; et l’Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, du grand Jacques Roubaud, illustré par sept couvertures différentes.
C’est qu’il y a autant un geste qu’une geste éditoriale dans le travail du Tripode, qui multiplie les occasions de rapprocher art et littérature : c’est cette diversité des couvertures, l’organisation d’expositions, et même de concours, à l’instar de celui qui, jusqu’à la fin mars, vous propose de gagner un voyage en Estonie si vous fabriquez un beau Kratt…

Les éditeurs se laissent guider de découverte en découverte, qui ne doivent finalement rien au hasard. Si Frédéric Martin insiste sur le mot plaisir, on sent qu’il est aussi animé par une éthique, laquelle éclate au moment de la présentation de Glose, de l’Argentin Juan José Saer. Il nous raconte sa rencontre avec cette œuvre : il venait de découvrir l’Estonien Andrus Kivirähk, dont un roman traduit en français venait de remporter le prix Laure Bataillon de la meilleure traduction. Il s’intéresse alors à cette grande traductrice et entame la lecture d’un ouvrage épuisé, L’Ancêtre, de Saer. Son choc de lecture, il nous le restitue ce soir-là, en articulant pour nous, avec une émotion intacte, les premières lignes du roman.

Quelques opus du Tripode - CR Les mots et les choses

Quelques opus du Tripode – CR Les mots et les choses

Un coup de foudre pour Saer, il se renseigne et exhume « un accident éditorial : un auteur gigantesque, publié par deux grandes maisons d’édition françaises, et qui ne dépasse pas les ventes d’un ouvrage édité à compte d’auteur. » Soit Juan José Saez, reconnu dans le monde comme l’un des plus grands écrivains argentins, contraint à l’exil en France par la dictature militaire, qui y déploie cette littérature troublante que l’on approche chez Borges, et demeure méconnu dans son pays d’accueil, au point que, bientôt, ses livres ne sont plus édités. « C’est là où ça devient absurde : il a construit son œuvre en France, le pays qui l’a le moins reconnu. » Et Frédéric Martin d’affirmer : « Contrairement à ce qu’on croit, c’est hyper facile de détruire un grand texte. » Le Tripode va racheter cette faute en rachetant les droits. L’Ancêtre reparaît, suivi donc, en ce mois de janvier 2015, de Glose. « Ça fait partie de ces romans qui vous apprennent à lire » déclare l’éditeur, avec une admiration intacte.
Le Tripode va s’emparer d’autres parias de l’édition, tel Edgar Hilsenrath. « Il avait le pedigree pour être Primo Levi, il a tourné en Woody Allen. » Derrière la formule, un parcours aussi tragique que grotesque, à l’échelle du XXème siècle. Soit un juif allemand, envoyé par son père en Roumanie avant la guerre pour y être préservé dans un shtetl. Las… Survivant des camps, il publie des œuvres en allemand – « Normal pour lui, la langue ennemie, ce n’était pas l’allemand, mais le roumain, et plus tard l’ukrainien. » Des œuvres en allemand où l’humour fraie de si près avec le cynisme le plus noir, comme dans Le nazi et le barbier, que les éditeurs s’effraient. Hilsenrath connaît le succès outre-Atlantique, ce qui réveille l’intérêt des éditeurs européens : « Mais il y a eu un malentendu : ils ont acheté les droits de bestsellers qu’ils n’avaient pas lus, et ont été bien embarrassés… » Benoît Virot, du Tripode, relève le gant. Et voici comment, de Fuck America à Orgasme à Moscou, Hilsenrath s’installe une fois pour toutes dans l’édition française.

Ni audace, ni provocation, mais une passion pour les textes qui recèlent des éclats d’humanité – un mot qui revient ce soir-là à la librairie, sans qu’on s’y arrête. Il y aura La poésie du gérondif, de Jean-Paul Minaudier par ailleurs traducteur de la maison. Il y aura la somme Sade vivant, de Jean-Jacques Pauvert, le maître en édition de Frédéric Martin qui fut aussi le premier à éditer Sade après la guerre. Cet homme, décédé en 2014, marque d’une empreinte indélébile l’esprit du Tripode, qui lui rend hommage dans son nouveau catalogue. La jeune maison, fondée en 2009, a fait sienne cette vocation : « Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers. »

Merci à la librairie Les mots et les choses de favoriser ces rencontres avec la simplicité qui ménage toute sa place à l’essentiel.
Prochain rendez-vous le 26 février avec François-Henri Désérable, auteur d’Évariste, paru chez Gallimard.