Philippe Adrien   CR Mila.Savic

Philippe Adrien CR Mila.Savic

La mise en scène de ce grand classique a tenté, depuis le XVIIème siècle, parmi les plus grands noms du théâtre. Louis Jouvet, Antoine Vitez, Marcel Maréchal, Jean-Paul Roussillon, entre beaucoup d’autres, ont proposé leur vision de cette œuvre. Le TOP présente, du 27 au 30 novembre prochain, celle de Philippe Adrien, reprise de sa création de l’année dernière, au Théâtre de la Tempête, qu’il dirige  depuis 1996 .

L’e-bb est allé interviewer cet homme de théâtre, à la carrière impressionnante, sur cette École de Femmes, pour laquelle il a été nominé aux Molière 2014, dans la catégorie « Metteur en scène d’un spectacle de théâtre public ».

e-bb.- Dans les nombreux articles qui vous sont consacrés, une phrase de vous a retenu mon attention :  » Je monte les pièces en fonction de leur capacité à me toucher personnellement, parfois même à me renvoyer des échos de ma propre biographie « .

Philippe Adrien.- Oui, cette résonnance intime est un des motifs qui me fait choisir telle  œuvre plutôt qu’une autre. Mettre en scène vous engage complètement. On pourrait croire que c’est d’autant plus fort, quand on monte une pièce dont on est soi-même l’auteur ou le co-auteur. Oui, ce fut mon cas tout récemment avec La Grande Nouvelle faite en collaboration avec l’écrivain Jean Louis Bauer. Mais je n’en suis pas tout à fait sûr. C’est différent. La position du metteur en scène, accueillir une œuvre et à travers elle, une autre sensibilité, une autre subjectivité, c’est passionnant en soi. Pour expliquer mes choix, j’ai du reste, une autre formule :  » je monte les pièces parce que je ne les comprends pas  » ; il peut en effet arriver qu’un texte commence par résister à ma lecture, à ma capacité de l’entendre et de le comprendre ; alors je le mets en scène et en général, je viens à bout de cette difficulté initiale.

e-bb.- Cette formule serait-elle valable pour l’École des Femmes ?

Ph. A.- Non, pas exactement. C’est une pièce que je connaissais depuis fort longtemps sans l’avoir jamais vraiment travaillée. En fait, dans le cas de cette œuvre de Molière, on est tout près de ces raisons biographiques que j’évoquais pour commencer. C’était l’heure que je la monte… Longtemps j’ai soutenu la posture du jeune homme ; jeune metteur en scène, jeune comédien, jeune auteur. Mais il me faut bien avouer que je ne le suis plus … J’ai relu la pièce sur la recommandation d’un ami, Étienne Bierry (NdlR.- Comédien et metteur en scène qui à la grande époque a dirigé le Théâtre de Poche-Montparnasse) et j’ai été littéralement happé par l’histoire de ce type, qui, sur la pente descendante, tombe fou amoureux d’un « tendron » comme on disait à l’époque. Je pense qu’Arnolphe au départ n’avait pas d’idée préconçue ; n’ayant ni femme, ni enfant, il s’était d’abord dit qu’il allait aider à l’élevage et à l’éducation de la petite Agnès, quasi orpheline recueillie par une pauvre paysanne… Devenue adolescente, Agnès arrive chez lui, c’est là que tout se déclenche, un coup de foudre, et en effet, ce vieux garçon prend  le parti de mettre en cage son oiselle, croyant soudain qu’il peut en faire ce qu’il veut. Mais ce n’est pas un maniaque, il n’y a aucune brutalité concrète dans son comportement ; seulement voilà, il va connaître sa douleur, parce qu’il a en face de lui une petite bonne femme, dont l’apparente naïveté va de paire avec une parfaite justesse d’analyse, et qu’elle vient de rencontrer l’amour en la personne du jeune Horace.

Arnolphe et les deux valets   CR Théâtre Tempête

Arnolphe et les deux valets CR Théâtre Tempête

e-bb.- Comment avez vous mis en scène cette pièce ?

Ph. A.- D’abord j’ai eu beaucoup de plaisir à la monter. Je suis assez méfiant en général mais il m’arrive d’avoir des sensations qui, le plus souvent, ne trompent pas. Quand une œuvre a le pouvoir de déflagration que j’ai reconnu tout récemment aussi chez Feydeau, oui, dans Le Dindon (NdlR.- monté en 2011), mes doutes sont balayés et je fonce, même si tout cela demeure mystérieux et qu’on peut toujours se tromper… L’École des Femmes est une pièce complexe mais c’est d’abord une farce ; Alain et Georgette par exemple, les valets, sont terrorisés par Arnolphe et lui obéissent aveuglément ; des pauvres gens, analphabètes et plus ou moins abrutis, traités comme des animaux, conditionnés, ils seraient bien capables d’abuser de leur pouvoir sur leur prisonnière ; j’ai d’ailleurs une amie suisse, metteur en scène, qui en a fait des chiens, oui un couple de molosses. Je pense que la proposition de Molière est plus nuancée, ce sont des êtres humains, aliénés certes, mais rusés et qui plus est, un couple uni et solidaire. Un autre exemple : la célèbre réplique d’Agnès, « Le petit chat est mort ». J’ai pris les choses au pied de la lettre : bien sûr que le petit chat est mort ! Et nous ouvrons sur l’enterrement du chat  par les deux valets. Un point de vue très concret, qui n’ôte pas au texte sa valeur métaphorique…

e-bb.- Cette pièce est au programme de français du lycée ; l’étudier en classe et la mettre en scène, en quoi est-ce différent ?

Ph. A.- L’enseignant est, si je puis dire, en charge des idées générales, il doit essayer de faire entrer ses élèves dans un régime de pensée et de relation avec les œuvres qui correspondent à cet aspect. Moi, c’est différent, je ne m’intéresse qu’aux détails, j’accepte même que l’étude détaillée et vécue d’une pièce de Molière, me mène à penser autre chose que ce que j’en croyais au départ. Souvent, j’ai l’impression de découvrir des choses tout à fait inattendues pour avoir échappé au repérage de l’Université ; prenez par exemple le passage des Maximes (NdlR. À l’acte 3, scène 2, Arnolphe fait lire à Agnès, qu’il veut épouser,  » Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier « , maximes qui sont au nombre de dix) ; il était pour moi totalement énigmatique et j’ai même songé un instant à l’alléger. Mais, quand on le met à l’épreuve de la scène, les attitudes, la plus ou moins grande proximité des personnages, les regards qui s’échangent, l’ouverture ou la fermeture des yeux, tout ce qui se trouve là sous- entendu quand Arnolphe donne ordre à Agnès de lire la maxime suivante… le contenu et aussi bien le rythme de cet échange de paroles, c’est la vie même et la relation des deux personnages qui se mettent en scène dans toute leur complexité. Tout d’un coup, avec ce texte, dont je me demandais d’abord à quoi il servait, j’éprouve qu’Arnolphe avertit Agnès qu’elle est désormais à sa merci. Pour elle, c’est absolument effrayant.

Agnès    Cr Théâtre Tempête

Agnès Cr Théâtre Tempête

e-bb.- Comment expliquez vous que ce passage que vous vouliez supprimer, vous apparaisse soudain si riche de sens ?

Ph. A.- Mis à part le fait qu’amputer des œuvres pareilles a de fortes chances d’être une bêtise, quand on donne le texte à jouer aux comédiens, ce qui était du papier imprimé, s’enrichit de tous les pouvoirs de la vie ; metteur en scène, je reçois alors une multitude d’informations qui, analysées presque d’instinct, génèrent des indications de jeu plus aventureuses ou plus précises. On ne peut pas manquer bien sûr d’avoir une idée de départ, mais il faut accepter qu’elle évolue. Les acteurs savent ce qui est bien, ce qui est juste ; le plus souvent, le metteur en scène dit au début des répétitions :  » Je vais vous expliquer tout ce que vous devez faire » ; sachant cela, ils attendent… Moi, je leur dis :  » Faites, et au moment où ça me paraîtra vraiment « pile » ce que cela doit être, n’ayez crainte, je vous le dirai  » ; vous n’imaginez pas ce dont, alors, les comédiens sont capables…

e-bb.- Du répertoire du XVIIème siècle, vous avez monté Molière, Racine. Pourquoi pas Corneille ?

Ph. A.- Je n’ai rien contre Corneille et j’y viendrai peut-être un jour, mais je n’y entends pas trop la musique que je préfère. C’est Claudel qui trouvait notre prosodie classique, trop régulière et fermée ; de l’air, il nous faut trouver de l’air. Oui, le Cid peut-être… De plus, je me demande si toutes ces histoires d’honneur me correspondent au plan, disons, éthique…

Par contre, je remonterai Racine car mettre en scène Andromaque et Phèdre m’a fasciné. Il y a neuf ans de cela…