La lecture, c’est comme la confiture : il en faut pour tous les goûts. Alors pour vous, gourmands papivores, dévorateurs de mots et rêveurs éveillés, voici une petite sélection d’été :

– Pour ceux qui veulent se ressourcer au socialisme généreux (celui des années 50) et pleurer à la fin : Compère général soleil, de Jacques-Stephen Alexis (1955) :
« Ah ! Mademoiselle a des préférences ! Si tu crois que c’est comme ça que le métier rentrera, tu te trompes. Qu’est-ce que tu veux, le pays est misérable. Ici, c’est pas un hôpital modèle ! Faut être coriace ! Ces pauvres gens sont misérables, ils sont ignorants, ils croupissent dans des conditions de vie épouvantables, ils viennent se soigner ici pour des choses déjà graves. Et comme on se débrouille avec presque rien, alors ça pue. C’est pas comme dans les livres de cours […] Je me dis qu’un jour on travaillera dans des hôpitaux plus beaux que ceux des livres. Mais il faudra lutter pour ça. »

– Pour ceux qui veulent lire un roman américain, mais écrit en français : Cette grenade dans la main du jeune nègre, est-ce une arme ou un fruit ?, de Dany Laferrière (2002) :
« Pourquoi essayer de retenir avec des mots le temps qui file, les filles qui fuient, le désir sans cesse renouvelé ? J’étais là, souvent, la tête appuyée contre la vieille Remington 22, à me poser ces angoissantes questions. Suis-je le griot de cette Amérique minable, toujours au bord d’une overdose, face au mur, menottes aux poignets et deux policiers juste derrière la nuque raide ? […] Finalement, j’ai écrit ce maudit roman et l’Amérique a été obligée, en ce qui me concerne, de tenir au moins un partie de ses promesses. »

– Pour ceux qui veulent être pris aux tripes, et y laisser des bouts de raison : Héros et tombes, d’Ernesto Sabato (1961) :
« Quand débuta ce qui va s’achever maintenant par mon assassinat ? La lucidité féroce dont je jouis aujourd’hui est comme un phare qui projette son puissant faisceau sur les vastes régions de ma mémoire. Je vois des visages et des rats dans un grenier, des rues de Buenos Aires ou d’Alger, des prostituées et des marins […] Peut-être fut-ce alors, mais qui sait si ce ne fut pas beaucoup plus loin, en des temps que je ne me rappelle plus aujourd’hui, en des époques extrêmement lointaines de ma première enfance. Je l’ignore. Qu’importe d’ailleurs ? »

– Pour ceux qui veulent avoir chaud : Alléluia pour une femme-jardin, de René Depestre (1981) :
« 
Soudain ma soif chercha avec fureur les hormones fraîches de sa beauté, à la source même, fou que j’étais de goûter à Zaza. […] J’étais greffé à sa richesse déhiscente qui s’ouvrait à ma dégustation comme un fruit prodigieux qui, avec sa soie grège, son regard profond et humide, ses dents veloutées, le modelé de ses belles et fortes lèvres, ses pommettes hautes, était un second visage qui rythmait, jouait, exprimait jusqu’à l’extase la saveur, la beauté, la joie et la grâce indestructibles de l’espèce. »

– Pour ceux qui veulent avoir froid : Dubliners, de James Joyce (1914) :
« Maria said she had brought something special for papa and mamma, something they would be sure to like, and she began to look for her plumcake. She tried in Downe’s bag and then in the pockets of her raincloak and then on the hall-stand but nowhere could she find it. […] Everybody had a solution for the mystery and Mrs Donnelly said it was plain that Maria had left it behind her in the tram. Maria, remembering how confused the gentleman with the greyish moustache had made her, coloured with shame and vexation and disappointment. »

– Pour ceux qui recherchent un roman pur, et donc un récit cruel : La grande maison, de Mohammed Dib (1952) :
« Omar tremblait. les plaintes de Grand-mère étaient empreintes d’une angoisse sans nom, et si effrayantes qu’il ressentit le besoin de hurler à son tour.
La cuisine de l’étage était une grande pièce aux murs noirs, pavée de larges dalles encombrées de toutes sortes d’objets ; démunie de porte, elle était envahie par un petit jour peureux. Le froid ici touchait la mort. […] Retirant une chaise poudreuse du milieu du bric-à-brac, elle la posa derrière Grand-mère qu’elle fit asseoir dessus ; en s’éloignant, elle dit à son fils :
– Viens, toi.
 »

– Pour ceux qui aspirent à la succession de Jean d’Ormesson : les Variétés, de Paul Valéry (1930) :
« Je viens de relire un Lucien Leuwen qui n’est pas tout à fait celui que j’ai tant aimé il y a trente ans. J’ai changé et il a changé. Je me hâte de dire que le second Leuwen qui réforme, augmente et améliore le premier, développe après l’avoir ravivé, le délicieux souvenir de l’ancienne lecture.
– Mais je ne renie pas mon plaisir de jadis. […]
Jusque-là, je n’avais rien lu sur l’amour qui ne m’eût excessivement ennuyé, paru absurde ou inutile. Ma jeunesse plaçait l’amour si haut et si bas, que je ne trouvais rien d’assez fort, ni d’assez vrai, ni d’assez dur, ni d’assez tendre dans les œuvres les plus illustres.
 »

– Pour ceux que la sordidité absolue, nourrie de trauma et de domination sexuelle dialectique n’effraie pas : Le sari vert, d’Ananda Devi (2009) :
« Je suis un homme, et je suis en voie de disparition.
Je suis vieux et je suis en voie de décomposition.
Si vous souhaitez des joyeuseries, passez votre chemin. Si vous pensez sortir d’ici le ventre grouillant de bons sentiments, vous vous êtes trompé de porte.
Gens qui criez trop fort sans avoir rien à dire, écoutez-moi si vous le voulez ou bien foutez le camp.
Tout cela m’indiffère
. »

– Pour ceux qui recherchent la même chose, mais sous le soleil du Mississippi : Le bruit et la fureur, de William Faulkner (1961) :
« Après avoir fini de déjeuner, j’ai acheté un cigare. […] J’ai passé devant une bijouterie, mais j’ai détourné les yeux à temps. Au coin de la rue, deux cireurs de bottes m’ont sauté dessus, un de chaque côté, piaillant et jacassant comme des merles. J’ai donné mon cigare à l’un d’eux et cinq cents à  l’autre. Alors ils m’ont laissé en paix. Celui auquel j’avais donné le cigare s’efforçait de le donner à l’autre en échange des cinq cents.
Il y avait une horloge, très haut dans le soleil, et je me rendis compte que lorsqu’on ne veut pas faire quelque chose, le corps pousse à le faire par leurre et comme malgré soi.
 »

– Pour ceux qui veulent se féliciter tous les jours d’être nés après lui pour l’avoir connu : les Métamorphoses, d’Ovide (- 10 av. JC) :
« Midas, joyeux, ramène le vieux Silène aux champs de la Lydie et le rend à son jeune nourrisson. Charmé d’avoir retrouvé son compagnon, le dieu donne à Midas le choix d’un voeu, qu’à l’avance il exauce ; récompense flatteuse, mais que l’imprudent va rendre inutile. « Fais, dit-il, que tout ce que j’aurai touché se convertisse en or ». Bacchus accomplit ce souhait, et lui fait ce don funeste, en regrettant qu’il n’ait pas mieux choisi. Le fils de Cybèle se retire, joyeux de posséder ce qui fera son malheur. […] il cueille un fruit, et vous croiriez voir un fruit du jardin des Hespérides ; il applique ses doigts aux portes de son palais, et l’or rayonne sur les portes ; il plonge ses mains dans l’eau, et l’eau qui ruisselle de ses mains pourrait tromper une autre Danaé. A peine peut-il contenir sa joie et ses espérances : il ne voit plus que de l’or. »

– Pour ceux qui rêvent de fréquenter intimement toutes ces grandes figures qui forgèrent le siècle passé et notre conception du monde, de l’affaire Dreyfus à la mort de Sartre : Le siècle des intellectuels, de Michel Winock (1997) :
« Au début de décembre 1897, Maurice Barrès, installé depuis l’année précédente dans son petit hôtel du boulevard Maillot, à Neuilly, reçoit la visite de Léon Blum. A trente-cinq ans, Barrès est un écrivain consacré ; de dix ans son cadet, Blum, passé par l’Ecole normale supérieure, auditeur au Conseil d’Etat depuis peu, « longue figure blême illuminée d’intelligence », n’a encore publié que des critiques littéraires et des chroniques théâtrales, surtout dans La Revue blanche […] Léon Blum s’est porté volontaire pour se rendre chez Barrès. D’abord, il l’admire. Quand, à vingt ans, il a donné son premier article à la Revue blanche, il lui avait dédié sa prose. »

– Pour ceux qui recherchent un voyage express entre Cipango, Lisboa, le Dahomey et Mexico : Les quatre parties du monde, de Serge Gruzinski (2004) :
« « Axcan miercoles yc 8tia metztli setiembre de 1610 años, y quacnican Mexico… » ‘Le mercredi 8 septembre 1610, la nouvelle est arrivée d’Espagne à Mexico, on a su qu’ils avaient assassiné le roi de France, don Henri IV, et celui qui l’a assassiné était un vassal, c’était un de ses serviteurs et de ses pages ; ce n’était pas un chevalier, pas un noble, mais un homme du peuple. » […] L’assassinat d’Henri IV a beau être l’un des plus célèbres épisodes de l’histoire de France, il est surprenant d’en découvrir le récit à des milliers de kilomètres du royaume des lys, […] qui plus est sous la plume d’un chroniqueur indigène et dans la langue des Aztèques. C’est pourtant bien Domingo Francisco de San Antón Muñón Chimalpahin Cuauhtlehuanitzin, noble chaca, qui a pris la peine de consigner l’événement dans son Journal, à la date du 8 septembre 1610. »

– Pour ceux qui veulent méditer sur la condition humaine et en tirer des conclusions effroyables : Bouvard et Pécuchet, de Gustave Flaubert (1880) :
 » En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pas vécu à l’époque où il servait bien qu’ils ignorassent absolument cette époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des pays d’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un mystère.
Et ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrance. Quand un malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne.
 »

– Pour ceux qui aspirent à l’exploration de conflits méconnus dans des pays qui n’existent pas (merci, Jarry) : Le général de l’armée morte, d’Ismail Kadaré (1963) :
« A la lisière du village, dans un terrain en friche s’alignaient de nombreuses tombes. Le cimetière était entouré d’un muret démoli par endroits. Le général s’emmitoufla frileusement dans son long imperméable. Un peu plus loin, le prêtre, immobile, avait l’air d’une croix noire.
On n’a pas de mal à comprendre comment ils ont pu se faire encercler, songea le général. Ils ont sûrement tenté de s’échapper par le pont qui enjambe la rivière, et c’est là qu’ils se sont tous fait cueillir. Qui a bien pu être l’idiot d’officier qui les a fourrés dans ce guêpier ? Les inscriptions ne nous renseignent pas à ce sujet.
 »

– Pour ceux qui aiment les polars haletants, hantés par des génies des maths au-delà du bien et du mal : A la recherche de Klingsor, de Jorge Volpi (1999). Comme je ne l’ai pas sous la main, quelques éléments :
Dans l’immédiat après-guerre, Francis Bacon ( !) est un surdoué des maths sans intérêt qui mène une double vie sentimentale jusqu’au jour où… la jeune fille de bonne famille qu’il devait épouser s’en aperçoit. Le voilà tenu de quitter très vite son campus américain. Un de ses maîtres l’oriente alors vers une curieuse mission : les services alliés ont besoin d’un génie dans son genre pour démasquer un autre surdoué, l’insaisissablee cerveau du programme atomique des nazis. Nom de code : Klingsor. Qui est Klingsor, remonté tout droit des légendes aryennes et du Parsifal de Wagner ? Voici Bacon dans l’Allemagne occupée, avec un nouvel allié, un autre génie, accessoirement allemand et le narrateur de l’histoire.

– Pour ceux enfin qui aiment la BD, et qu’un trait approximatif et maladroitement réaliste ne rebute pas : la série Les coulisses du pouvoir, de Jean-Yves Delitte et Philippe Richelle (2004).
Huit tomes à ce jour nous entraînent en Grande Bretagne, avec des connexions dangereuses en France et à la Commission européenne. On s’y tue à qui mieux mieux, on fricote aussi bien avec le petit peuple de l’Angleterre déshéritée qu’avec des grands aux turpitudes inavouables, on passe de miteux et exorbitants studios londoniens à de radieuses villas dans le Kent, guidés pas un inspecteur de Scotland Yard qui se voudrait revenu de tout et par son jeune adjoint jaloux de son chat. Certaines scènes exhument de vieux souvenirs, comme ce ministre qui se suicide après une campagne de presse, ou cet autre qui hésite à rejoindre ses amis sur un yacht.

Bonne nouvelle : la plupart de ces livres sont disponibles dans les bibliothèques de la ville, et vous pouvez les emprunter pour toute la durée des vacances !