Hier, j’étais assesseur titulaire dans un bureau de vote proche du Pont de Billancourt. Une longue journée, conviviale entre cafés corsés préparés dans le bureau d’à côté, employés municipaux au sourire communicatif, et camarades de civisme du dimanche.

Les curiosités du registre

Mais franchement, qu’est-ce qui peut pousser un gentil citoyen à se porter volontaire pour être assesseur – libre – aux élections législatives ? Une raison qui vaut pour mille : le registre électoral. Au détour des 1000 noms qu’il contient, des dizaines d’histoires s’y racontent pour qui a un peu d’imagination et de curiosité pour les autres…

Donc hier, pêle-mêle, quelques histoires de mon registre.

Il y a cette dame née en 1921 en Russie. Parlant un peu les langues slaves, je dois dire que je les attendais, ces deux femmes nées à Lodz en Pologne, cette jeune femme d’origine biélorusse, ou ces dames, peut-être issues de familles Russes blanches, qui ont quitté la Mère-Russie peu après être nées, fuyant la guerre civile après la Révolution… C’était le cas de celle-ci, du moins dans le petit bout de roman que je m’écrivais dans la tête pendant qu’elle signait le registre :

– « подпись сюда, пожалуйста »
– « Aaaa, вы говорите по русскuй ? »
– « Hy дa, но плохо говорю… »

Dans le petit roman du registre électoral, il y a ce que les enfants de ce couple auraient à raconter… Leur père né en 1943 en Algérie, leur mère née en 1948 en Pologne… J’imagine des parents dont l’histoire est forgée par l’exil, comment se sont-ils rencontrés ? Habitaient-ils déjà à Boulogne ? Notre ville est-elle une terre d’accueil durable ? Ou juste une étape d’une vie nomade ?

Il y a cette dame née à Haïti en 1934. « Vous y êtes restée longtemps ? », « jusqu’à mes 13 ans… » « Vous nous faites rêver vous savez… » « Oh… Mais c’est la désolation Haïti maintenant… »

Dans mon registre électoral, 100 % des électeurs nés en Guinée sont venus voter. Elles étaient deux. Il y a ce monsieur né en Iran voici 76 ans, ce séducteur né à Rome en 1940, qui glisse à l’oreille de sa femme sa dernière recommandation de vote avant qu’elle n’aille s’isoler, il y a cette dame née en Indochine, désormais écrit « Viet Nam » sur le registre, il y a ce monsieur au nom hongrois, né à Suresnes voici 46 ans, mais qui répond avec le sourire à notre « köszönöm szépen » avant de partir du bureau de vote. A la vérité, il y a tellement d’histoires à approfondir dans un registre électoral.

Et puis il y a les gens qui vont voter.

Une ville dans un registre... par Flavie Solignac

Il y a mes jeunes électeurs. Dans le registre électoral, on a du faire des modifications entre l’élection présidentielle et les élections législatives. On a rajouté 6 noms. Un déménagement, et cinq nouveaux électeurs, nés entre le 23 avril et le 8 juin 1994. Tous sont venus voter. Deux sont venus seuls. Les trois autres accompagnés de leurs parents, qui les regardaient avec fierté accomplir leur devoir électoral pour la première fois. Il y avait moins de cérémonial que lorsque j’ai voté moi, pour la première fois : choix des bulletins, isoloir, enveloppe, urne, petit tintement de la cloche au moment où le bulletin se laisse tomber parmi les autres… Plus rien de tout cela. Mais il reste « numéro 1022 ! », « Mlle Dupont, Camille Marie », « exact », « vous pouvez voter mademoiselle »…

Il y a ces voisines âgées qui s’accompagnent, qui s’attendent, qui plaisantent. Il y a, comme à chaque fois, la femme la plus belle du bureau de vote. Cette fois-ci, une jeune maman. Il y a ces vieux couples… ceux qui se chamaillent, ceux qui semblent perdus quand leur moitié les abandonne pour l’isoloir, ceux qui s’accompagnent, ceux qui se tiennent la main, même au moment de signer, parce qu’elle tremble un peu trop. Il y a les jeunes couples, nés en 1987, 1983… Chez certains, on retrouve déjà les regards, sévères mais attentionnés, qu’on a vu chez leurs grands aînés. Il y a cet homme seul, qui vient voter, puis qui s’installe sur une petite chaise, pour observer une petite heure le balais des électeurs – et des électrices, sans rien dire.

Il y a le type qui vote, puis fonce vers le procès-verbal écrire un roman contre le vote électronique. Il y a la doyenne des électeurs, née en 1918, qui parait 15 ans de moins. Il y a la dame en petite voiture motorisée, qui râle parce que la pente d’arrivée dans l’école primaire est un peu raide, et que si elle était venue en déambulateur elle aurait eu du mal !

Il y a les familles. Au compte-goutte, ou bien en grappe. Dans ces situations, on demande à la mère de voter d’abord, ça nous facilite la tâche. En effet, c’est le nom de jeune fille qui est retenu par les registres. Une fois la mère passée, on peut faire le père et les deux ou trois enfants en rafale. Au compte-goutte, on se permet une petite réflexion : « vous direz à Lorraine qu’on l’attend hein ! »…

Il y a les enfants qui veulent appuyer sur le bouton. Et puis la petite fille qui pleure à chaudes larmes « je ne veux pas voteeeeer ! ! ! ». Et le petit garçon qui nous lance un jovial « Il est gentil Hollande ! ».

Il y a tous ces petits romans du registre électoral.

The following two tabs change content below.