Le Centre National du Jeu de Boulogne possède un patrimoine de jeux de société d’importance mondiale constitué, entre autres,  d’une considérable collection de jeux  majoritairement issus du marché américain,  et acquise en 2007  auprès d’un collectionneur réputé : Bruce Whitehill  surnommé  The Big Game Hunter.

The Game of Telegraph Boy est un jeu symptomatique de la pensée américaine de la fin du XIXe siècle. Considéré comme l’un des premiers jeux fabriqués sur le sol américain et prêchant les bienfaits du capitalisme, ce jeu, au-delà de ses mécanismes désuets, se révèle être le véritable témoin d’une époque.

Le 4 juillet 1776, l’indépendance des Etats-Unis est annoncée : un nouveau pays voit le jour.

Beaucoup d’états restent à découvrir. Le danger d’être attaqué, par des hommes sans foi ni loi, des natifs ou tout simplement des animaux sauvages demeure omniprésent dans ces territoires non structurés.

Nombre de pionniers vont alors se regrouper en diverses communautés. Un point commun relie beaucoup d’entre elles : leur survie dans ce nouveau monde ne pourra se faire sans s’unir autour de préceptes moraux délivrés par la Bible : honnêteté, piété, charité, opposées au mensonge, à l’adultère et à l’oisiveté. Des règles de conduite très strictes se mettent ainsi en place, notamment à destination des enfants, seule une éducation des plus fermes pouvant en faire, d’après les pionniers, des adultes productifs.

L’âge d’or des jeux éducatifs est en marche : les éducateurs de l’époque soulignent l’importance d’occuper les enfants grâce à des amusements instructifs censés élever l’âme. In God we trust

Le jeu Telegraphboy PhotoJSPC’est dans ce contexte singulier que Game of Telegraph Boy voit le jour. Inspiré par l’œuvre d’Horatio Alger Jr., qui conte dans ses romans l’ascension sociale d’un jeune new-yorkais, MacLoughlin publie The Game of the District Messenger Boy, or Merit Rewarded (1886), Messenger Boy(1886)  puis Game of the Telegraph Boy en 1888, trois titres fonctionnant sur le principe de l’accession au poste de Président d’une entreprise de coursier.

Mécaniquement, nous sommes en face d’un simple Roll&Move, où chaque joueur, après avoir tourné l’aiguille d’un spinner* incorporé au plateau, avance son pion de case en case. Si le pion s’arrête sur une case qui illustre les vertus d’un coursier : ponctualité, politesse, ce dernier obtient quelques déplacements supplémentaires.  A l’opposé, s’il tombe sur une case négative : paresse, flânerie, il recule son pion.  L’objectif est d’atteindre le premier la case centrale President.  A noter la présence d’une case prison dans laquelle le joueur devra demeurer plusieurs tours, à l’instar d’un célèbre jeu sorti 45 ans plus tard : le Monopoly !

Même s’il est mécaniquement dépassé, Game of the Telegraph Boy reflète une époque baignée dans une morale

Les Telegraph Boys Photo JSP

propre à la nation américaine. L’ambiguïté tient sûrement à cette volonté de prévenir les enfants des méfaits d’un comportement non inspiré par la vertu, tout en n’autorisant jamais le joueur à choisir l’attitude à adopter, le bon vouloir de la fatalité agissant à leur place… Si les jeux de morale ne sont pas l’apanage des Etats-Unis, il est à noter que cette série de jeux inspirés des romans d’Horatio Alger demeure l’une des premières tentatives ludiques où les préceptes religieux embrassent aussi clairement le capitalisme…

* Le «  spinner » remplaçait souvent les dés, symboles de perversion, dans les jeux de la fin du XIXe siècle.

Merci à Manuel Rozoy du Centre National du Jeu de Boulogne-Billancourt  et à la revue  Jeux sur un plateau.