Le 6 juin dernier se disputait un drôle de match à l’Espace Landowski. Un match ? à l’Espace Landowski ? !
Eh oui, une fois par mois, l’honorable salle de conférences se transforme en patinoire, autour de laquelle un public déchaîné encourage les champions du verbe et de l’improvisation du Centre national du Jeu.

Ce soir-là, les premières arrivées sont deux petites-filles, qui tirent leur grand-père par le bras pour occuper les meilleures places, bien au milieu, à portée de chausson. Peu à peu, dans une ambiance musicale que la décence ne nous permet pas de décrire, la salle se peuple : ici, un groupe d’étudiants, là, la famille d’un joueur, ailleurs, des amateurs généreux en commentaires acerbes et délurés. Le public est varié et de bonne humeur, et les pitreries des deux maîtres de cérémonie, Bertrand Rakotoasitera et Sergio Gomes, achèvent de le mettre en condition.
Bientôt, la salle est à point. Après quelques minutes d’échauffement ponctuées par l’incontournable course au ralenti, les joueurs entonnent solennellement leur hymne et le match peut commencer.
Pendant trois sets de 45 minutes chacun, un inspecteur de police, un pique-assiette de vaudeville, un bébé, une bimbo, une centrifugeuse et une tribu d’orangs-outans vont se relayer dans la patinoire, au gré des trouvailles de l’arbitre, et tâcher d’emporter le vote du public.

 

 

 

 

L’improvisation, un peu d’histoire

Les matchs d’improvisation ont été imaginés en 1977 par les Québécois Robert Gravel et Yvon Leduc, qui dirigeaient un théâtre expérimental, pour endiguer le succès des matchs de hockey sur glace au détriment des théâtres. Conçu comme une opération éphémère, le match d’improvisation a connu très vite un grand succès, au point de devenir un sport national au Québec.
L’improvisation théâtrale s’est depuis répandue dans tout l’espace francophone. On compte notamment une ligue française, une ligue marocaine et une ligue belge. C’est de son ancienne rivalité avec le hockey qu’elle tient son décorum, l’espace de la patinoire, la composition des équipes (six joueurs), la tenue des joueurs et l’attirail des arbitres.
Mais, comme le rappellent Emmanuel Gasne, l’arbitre de la soirée, et Bertrand Rakotoasitera, qui enseigne l’improvisation théâtrale au Centre national du Jeu, l’improvisation n’a pas attendu d’être ainsi codifiée pour exister. Pour Bertrand, elle existe depuis les origines du spectacle vivant, tandis qu’Emmanuel résume : « L’impro pour moi, c’est le début de la parole ».

L’impro, comment ça marche ?

 

L’improvisation théâtrale puise à ces deux sources : une dimension de représentation et de spectacle, qui contribue au plaisir du jeu, mais aussi un amour de la langue, de l’interlocution et de l’interaction. Pas d’accessoires, pas de décor, tout dépend du verbe et du corps des joueurs. L’enjeu et la qualité d’un match tiennent dans leur capacité à se fondre à l’instant dans une situation inédite, à la faire évoluer et à devenir des personnages et des objets au langage propre, labiles et protéiformes au fil de l’improvisation.
Mais pour rendre le jeu possible, le match obéit à des règles extrêmement précises.

Un cadre et des acteurs

 

Tout d’abord, on ne saurait improviser sans patinoire. Celle-ci est figurée sur la scène par des parois amovibles, qui constituent aussi le seul objet de décor avec lequel jouer : accroupis derrière les parois, les joueurs font irruption dans l’improvisation en cours, ou au contraire y font disparaître leur personnage. Les parois peuvent également tenir lieu de mur, de bordage de navire, ou de ligne d’horizon, selon le contexte.

Ensuite, à entendre parler Bertrand, Sergio et Emmanuel, il apparaît que le match même est une partie de la représentation, un spectacle fruit d’une coopération étroite entre tous les acteurs. On ne s’étonne plus, dès lors, que chacun ait un rôle à jouer : à la bonhomie du maître de cérémonie répond la partialité de l’arbitre (entendue, ce soir-là, cette justification d’une pénalité : « C’est parce que vous aviez trop d’avance »), dont les jugements les moins contestables sont à leur tour mis en cause avec une parfaite mauvaise foi par les capitaines des équipes. Et le public n’est pas en reste…

Parlons des joueurs : il suffit de les voir se laisser tomber en arrière et à l’aveuglette du haut de la patinoire pour comprendre que l’improvisation est un sport d’équipe, qui repose sur la confiance en soi et en l’autre. Les équipes sont donc composées de six joueurs, guidés par un coach qui allume à toute allure les premières étincelles de l’improvisation et définit les premiers pas dans la patinoire.

CR: Clic Junior 47 - le journal des écoles du Lot et Garonne

CR: Clic Junior 47 - le journal des écoles du Lot et Garonne

Face à eux, l’arbitre. Traditionnellement vêtu d’un maillot rayé parfois agrémenté d’un casque de hockey, l’arbitre détermine les caractéristiques de chaque improvisation et veille au bon déroulement du jeu, muni de son kazou et d’un sifflet à roulette. Comme l’explique très sérieusement Emmanuel Gasne, il est le garant des règles, mais il n’exerce pas cette fonction sans un certain machiavélisme. Tapi dans un coin de la patinoire, délibérément odieux, l’arbitre prolonge à loisir les improvisations délicates. Il pourfend les fautes à coup de kazou, avant de les mimer selon un code gestuel bien établi. On peut citer, parmi les fautes les plus fréquentes, le hors-thème, le cabotinage, le retard de jeu ou le manque d’écoute. Il appartient aux capitaines d’équipe, à l’issue de l’improvisation, de demander des explications dont l’arbitre n’est jamais avare, pour le meilleur et pour le pire !
Afin d’équilibrer les choses, le match se déroule sous l’autorité d’un maître de cérémonie. Celui-ci rythme la soirée, en marquant les débuts et les fins de set, et en délimitant le temps de concertation entre les joueurs avant chaque improvisation. C’est aussi lui qui scande les scores, commente les thèmes arrêtés par l’arbitre, et procède à l’interview finale des coachs et des capitaines pour dresser le bilan de la soirée.
 

Last but not least, le public est un acteur à part entière de la soirée.

CR: Linternaute.com

CR: Linternaute.com

C’est lui qui désigne le vainqueur de chaque improvisation, au moyen des cartons de vote, mais c’est aussi lui qui rappelle les joueurs à l’ordre lorsqu’une improvisation est mauvaise. Chaque spectateur dispose en effet d’un chausson pour manifester son impatience, sa colère contre l’arbitre ou son exigence déçue. Brutal ? peut-être… « Ce n’est pas agréable de recevoir une pluie de chaussons, mais ça a le mérite d’être franc » témoigne Bertrand Rakotoasitera.

Les étapes d’un match d’impro

Chaque match d’improvisation se déroule en plusieurs étapes.
Dans une ambiance sonore tonitruante, les joueurs commencent par s’échauffer. Si l’échauffement est un spectacle à part entière pour le public, avec des passages obligés très attendus tels que la course au ralenti, il est surtout l’occasion d’une mise en condition physique et mentale des joueurs. Le bruit et l’excitation de la salle sont des éléments dont il faut savoir faire abstraction, et il est assez saisissant d’apercevoir, dans le mouvement anarchique qui règne sur la patinoire, une fleur en train d’éclore ou un bellâtre badiner avec une improbable passante
Puis vient le chant des hymnes, en grandes pompes. Le public est invité à se lever en silence, tandis que l’équipe entonne en chœur le chant qui porte ses valeurs et sa conception de l’improvisation.
Tout le monde est alors prêt pour le premier set.

Chaque improvisation annoncée par l’arbitre est soumise à des indications de temps (de quelques secondes à cinq minutes), de catégorie (libre, ou « versifiée », « muette », « à la manière de Marguerite Duras » …), de nature (mixte, avec des joueurs des deux équipes, ou comparée), et de nombre de joueurs.
Plutôt que de les concevoir comme une contrainte imposée au joueurs, Bertrand préfère y voir l’indispensable direction artistique sans quoi l’improvisation ne pourrait se développer. Au fil de la soirée, les joueurs sont ainsi invités à improviser sur le thème de « La main à la poche, à la manière de Feydeau », sur « Le ferrailleur de Rio », ou bien à comparer leur interprétation du « Bouton rouge ».

Et le résultat est étonnant : sur ce dernier thème, la première équipe avait opté pour un président et son assistante se poussant au crime et rayant de la carte les pays les uns après les autres en battant des mains, tandis que la seconde avait préféré disserter sur les affres de l’adolescence…

Au cours du jeu, et notamment lors des improvisations mixtes, les toutes premières secondes sont essentielles pour poser la situation. Parfois les joueurs entrent en scène avec des points de départ très différents, et il faut pourtant enchaîner, écouter et, si possible, briller. Mais il arrive que des impros patinent effectivement, aucun des joueurs ne parvenant à imposer son axe de jeu à l’équipe adverse. Dans ces cas-là, la sanction ne se fait pas attendre, d’un coup de kazou impérieux l’arbitre souligne les retards de jeu et autres manques d’écoute.

A l’issue du match et avant l’interview des coachs ou des capitaines, les meilleurs joueurs sont récompensés par une étoile, décernée par un connaisseur présent dans la salle.

Un match d’improvisation n’est pas un spectacle comme un autre. Chacun, même du fond des confortables fauteuils de l’Espace Landowski, a un rôle à jouer pour garantir la qualité de la soirée, ce qui explique en grande partie l’ambiance extraordinaire qui y règne.
Ce soir-là, après la remise des étoiles et l’interview des coachs, la salle s’est vidée progressivement, longtemps bruissante d’éclats de voix et de rires. A la porte, les deux petites-filles se sont retournées une dernière fois pour lancer à la cantonade « Merci aux comédiens ! merci aux comédiennes ! ». Vivement le match de rentrée…

En savoir plus

L’impro à Boulogne Billancourt

A Boulogne Billancourt, la section d’improvisation a été créée à la ludothèque en 1997.
Depuis, elle ne cesse de croître et d’embellir au sein du Centre national du Jeu, qui propose désormais trois niveaux de formation (débutant, intermédiaire et confirmé), ainsi qu’un cours destiné aux juniors, et compte soixante-dix-sept adeptes de ce que Bertrand Rakotoasitera n’hésite pas à définir comme une philosophie, faite d’ouverture aux autres, de curiosité, de goût de l’imaginaire, d’esprit d’équipe, d’écoute et de confiance en soi.
L’année 2009-2010 devrait être particulièrement active pour notre équipe, puisque chaque match joué à Boulogne Billancourt devrait être suivi d’un match retour. Le calendrier est à suivre sur le site du Centre national du Jeu, – ou sur l’agenda e-bb !

L’impro plus largement

En Ile de France, les équipes amateurs sont foison, formées dans le cadre des villes, comme à Boulogne Billancourt, dans des cadres professionnels, comme la LIBAP du Barreau de Paris, ou encore dans les universités ou les grandes écoles, comme à l’ESSEC.
Les atouts de l’impro n’ont d’ailleurs pas échappé aux entreprises, à qui la LIFI (ligue d’improvisation française professionnelle) propose des stages adaptés.

Informations complémentaires

site du CNJ : http://www.ludotheque.com/

site de la LIFI : http://www.impro-lifi.com/