Le cinéma Pathé Boulogne projette cette semaine le dernier film de Lars von Trier, Melancholia. Une merveille saturnienne.

Le film de Lars von Trier nous dépayse dès la première seconde : en cet été de XXIème siècle, il nous ramène à l’âge de plomb du symbolisme et du décadentisme, au fil de tableaux crépusculaires, références plus ou moins explicites aux grandes œuvres du temps, représentations, portées par la musique bouleversante de Tristan et Yseut, d’une liquéfaction inexorable du monde.

Melancholia

Ophelia, figure symboliste par excellence, revisitée par Kirsten Dunst

Le film se présente comme un diptyque, construit autour de deux figures féminines opposées, la blonde et la brune, la mélancolique lunaire et la bilieuse solaire, Justine et Claire, deux sœurs.
La première partie narre le désastre annoncé du mariage de Justine (Kirsten Dunst), célébré le soir où une nouvelle étoile apparaît au fond du ciel. Le lieu est somptueux, mais il n’est pas sans rappeler l’Ile des morts de Böcklin, avec sa ceinture d’eau et ses arbustes taillés quasi-minéraux. Sous l’effet ou non du phénomène, Justine, débordée d’angoisse, saccage son mariage, brise le cœur de son tendre époux, saborde sa carrière, blesse, humilie, embarrasse tout le monde et ne s’épargne pas. En révolte contre l’impérative nécessité « d’être heureuse, »  que ses proches lui présentent tour à tour comme une promesse (sa sœur), une nature (son père), un contrat (son beau-frère), un vœu (son époux) ou une ridicule illusion (sa mère, détestable, formidable Charlotte Rampling), Justine annule tout et retapisse les murs de la bibliothèque au soleil noir de la mélancolie. Avec elle, Lars von Trier relance la lignée de ces héroïnes du Nord, dépeintes par Strindberg et Ibsen, mi-femmes mi-sorcières, prisonnières des mythes, des éléments, et d’une mauvaise humeur mortifère.

Melancholia

Justine (Kirsten Dunst) et Claire (Charlotte Gainsbourg) sourient à Melancholia

Le second volet s’ouvre quelques temps plus tard. Justine est plongée dans une profonde dépression, Claire (Charlotte Gainsbourg) la soigne de son mieux. On sait depuis que la nouvelle étoile est une énorme planète itinérante, Melancholia, qui devrait frôler la Terre imminemment. Malgré les assertions de son mari, enthousiasmé par le phénomène et impatient de vivre ce moment historique avec leur fils, Claire est anxieuse : et si Melancholia heurtait la Terre ? Plus la planète se rapproche, plus la panique gagne Claire, prisonnière de son île dont le petit pont devient subitement infranchissable. Plus la planète se rapproche, plus la Terre se détraque. Plus la planète se rapproche, plus Justine se remet. Sa sœur la surprend, un soir, peut-être occupée à un lointain, immémorial rituel païen : étendue sous Melancholia, en extase, elle semble entrer en communion avec l’énorme boule laineuse, comme devant l’hypertrophie de son mal. Deux regards s’opposent, la tragique douleur de Claire, dans les grands yeux de Charlotte Gainsbourg, et la quiétude morbide de Justine, reflétée par le bleu acier des yeux de Kirsten Dunst, qui a mérité sa palme. Alors que Claire s’endort sous un dernier soleil, tout se précipite, révélant que les plus forts ne sont pas ceux qu’on croit.

Melancholia

A la lumière noire de Melancholia, Lars von Trier s’inspire de l’esthétique symboliste

La fin était annoncée dès les premières secondes du film, la Terre, si petite, est bien sur la trajectoire de Melancholia. La scène finale est saisissante, qui eût dit que de pareils effets auraient encore une efficace ? Lars von Trier réussit la prouesse de remettre la mélancolie, cette vieille lune, au goût du jour, en nous proposant une fin du monde moderne, soutenue par un traitement esthétique qui a retenu le meilleur de la tradition.