Jusqu’au 15 avril 2017, la photographe Natacha Nikouline expose chez Voz’Galerie une série de ses œuvres intitulée « Memento Mori. » Mais l’histoire singulière de cette artiste a permis qu’autour d’elle, s’organise un siècle de rétrospective artistique familiale. C’est cette histoire et cette œuvre que l’e-bb vous fait découvrir.

Natacha Nikouline

Natacha Nikouline crédit photo Stéphane Ruchaud

Natacha Nikouline : naissance d’une vocation

e-bb – Pourquoi l’exposition de vos œuvres est-elle associée à une rétrospective familiale ?
Natacha Nikouline – Je descends de deux illustres familles de marchands moscovites, les Tchelnokov et les Bakhrouchine, au rang desquels on compte des mécènes, des collectionneurs d’art et des photographes, dont Sergei Vassilievitch Tchelnokov, le frère du dernier maire de Moscou avant la Révolution. Des photos de ce dernier ont été retrouvées dernièrement et nous avons décidé avec Ivane Thieullent de présenter ces clichés en même temps que mes photos, pour faire le lien entre un passé lointain mais en même temps proche, et le présent que je mets en scène.

L’art en héritage

e-bb Qu’est-ce qui vous a amenée à être artiste photographe ?
Natacha Nikouline – C’est très simple et en même temps très compliqué. J’ai vécu dans une maison remplie d’œuvres d’art qui appartenaient à Irène Klestova et Lev Tchistovsky, deux peintres issus de l’immigration russe. Je pense que leur travail m’a beaucoup inspirée dès mon plus jeune âge. Irène Klestova était comme ma grand-mère que je n’ai pas connue, puisqu’elle est décédée en 1977. Comme elle n’avait pas d’enfants, elle nous a toujours considérés, mon frère et moi, comme ses petits-enfants. J’ai passé beaucoup de temps avec elle dans son atelier à Alésia, de zéro à sept ans.

De plus je baignais dans un milieu artistique : mon grand père était Prix de Rome et m’apprenait à dessiner quand j’étais petite, mon père faisait énormément de photographies. C’est aussi grâce à lui que je me suis tournée vers cet art ; il était ingénieur en prospection pétrolière mais il avait cette passion puisqu’il passait beaucoup de temps à faire des photos avec un matériel professionnel… dans la jungle dès qu’il avait du temps libre, ou plutôt du reportage et des films. J’ai d’ailleurs beaucoup d’archives, photos et films.

e-bb.- Avec un environnement artistique aussi diversifié, avez vous eu des difficultés à choisir votre voie ?
Natacha Nikouline – En réalité je ne fais pas que de la photo ; je fais de la peinture, de la sculpture, du moulage. J’écris aussi dans des carnets depuis que je suis tout petite, parce que j’ai constamment des nouvelles sensations et de nouvelles idées. Je les fixe par l’écriture et ce processus est le début de mes photos. Je fais également de nombreux rêves que j’enregistre le matin.

Memento Mori

e-bb.- Vos photos sont-elles des mises en réalité de ces derniers ?
Natacha Nikouline – Pas exactement. C’est un mélange ; j’associe aussi des objets à des sensations, j’essaye de matérialiser mes sensations ou mes sentiments par des objets.
Tenez, prenons cette photo qui fait partie d’un triptyque, La mort du père. Je l’ai réalisée trois jours après le décès de mon père. Le premier volet évoque le milieu hospitalier et tout ce que je ressentais au moment où j’étais à l’hôpital, le dernier mois de sa vie. Son corps était submergé par des draps blancs, il se débattait dedans ; il y avait des piles de draps blancs partout, que l’on changeait perpétuellement. Sur la photo, le drap blanc commence à ensevelir la composition ; les citrons complétement desséchés et cassés symbolisent le fait qu’il ne pouvait plus manger parce qu’il avait la bouche très sèche et que tout ce qu’il ingurgitait lui semblait cassant.

Natacha Nikouline

La mort du père – Natacha Nikouline

Il y a aussi un tas de flacons, car il avait fait l’école de Physique-Chimie de Paris et quand j’étais petite, il m’apprenait des expériences de chimie. J’ai d’ailleurs commencé à collectionner des flacons, très jeune ; c’était pour moi le symbole d’un univers stérile puisqu’il m’avait expliqué que, dans le flacon, le milieu n’était pas le même que le milieu extérieur. J’ai commencé quand j’avais sept-huit ans, à y enfermer des choses pour les conserver ; par exemple des pétales de fleurs que je compactais et enfermais en me disant que je retrouverais plus tard la même odeur ; ça pouvait être aussi tout un tas d’échantillons du contexte dans lequel je me trouvais, ou des larmes si je pleurais, du sang si je me coupais…
Ça a été la première fois où, en fait, j’ai pu commencer à fixer des choses, ma première solution avant la photographie.

La photographie comme solution pour arrêter le temps…

e-bb.- Qu’entendez vous par « solution » ?
Natacha Nikouline – Solution pour arrêter le temps… Évidemment, c’était une utopie puisque dans ces flacons, tout pourrissait et se décomposait. Ça a été plutôt l’observation d’un processus long et douloureux de pourrissement. C’est peut-être à ce moment là que j’ai commencé à réfléchir sur le processus de mort. Voilà donc pourquoi il y a tous ces flacons.
Sur cette photo, il y a aussi une prothèse oculaire parce que mon père n’avait qu’un œil. Les fleurs mortes ou vivantes sont la représentation de ses idées ; même au moment où il était extrêmement épuisé, fatigué et désespéré, il avait toujours des idées très brillantes et lumineuses que j’ai choisi d’illustrer par des couleurs très vives, vivantes et fragiles aussi. Puis à la fin, les idées brisées, inachevées, sont représentées par des branches d’arbre mort.

e-bb. Le monde végétal est présent dans pratiquement toutes vos photos, plantes, fleurs, branches…
Natacha Nikouline – En effet, il a toujours été très présent dans ma vie. Ça a commencé avec les tableaux d’Irène Klestova et Lev Tchistovsky, puisqu’ils peignaient essentiellement des fleurs et des nus. Très jeune, j’ai passé beaucoup de temps à les observer ; l’atelier d’Irène était envahi de plantes, elle adorait s’en occuper.
Elle était très proche de la nature, des plantes, des animaux ; s’il y avait des rats dans son atelier, au lieu de mettre de la mort aux rats, elle les nourrissait ; elle faisait rentrer les pigeons chez elle.

De plus j’habitais Chantilly et je passais beaucoup de temps dans la forêt.
Les fleurs ont toujours été là à des moments dramatiques comme les enterrements. D’ailleurs la façon d’utiliser les fleurs dans la vie, est assez étonnante ; et je me suis souvent demandé pourquoi on allait déposer des fleurs sur les tombes. Quelles sont leurs représentations ? pourquoi sont-elles toujours là dans des moments décisifs ?

Natacha Nikouline

Le pouvoir évocateur des fleurs, un sujet pour Natacha Nikouline

e-bb. Comment les choisissez vous ?
Natacha Nikouline – Il y a celles que je choisis, celles qu’on m’offre, celles que je ramasse quand je me promène ; je ramasse des plantes de toutes sortes, des ronces aussi ; je regarde les textures, les couleurs…

e-bb. Toutes les photos qui sont là, semblent raconter quelque chose de très intime. Est-il facile pour vous d’en parler ?
Natacha Nikouline – Si c’était difficile, je ne ferais pas ces photos, je les cacherais. Évoquer ces scènes montre que j’ai pris de la distance. Cette série correspond à un processus de deuil et d’absence qui n’est plus en moi.

… et cristalliser le passé

e-bb. Quels sont vos projets ?
Natacha Nikouline
– J’en ai beaucoup. Par exemple, j’aimerais travailler avec les objets de famille qui généralement, disparaissent au fur et à mesure des successions et que les générations successives conservent rarement. Soit ils ont une valeur matérielle et sont revendus au moment des héritages, soit on les garde, cachés précieusement, et ils deviennent des reliques qui finissent souvent dans des brocantes. J’ai envie de faire des photos que les gens pourraient conserver.

J’ai fait une résidence au château de la Napoule l’année dernière. J’ai travaillé avec les objets du couple Clews, qui a créé ce lieu extraordinaire. J’ai fait des natures mortes avec tous les objets qui ne servent plus, qui sont dans des vitrines ou dans des placards ; c’est une espèce de passé complétement cristallisé et figé.
Je me suis aussi demandé, s’il me restait quelques heures à vivre, de quel lieu, de quelle scène je me souviendrais ? Pour ce travail de mémoire, je retourne dans ces lieux et je crée un langage avec un drap blanc, avec la façon dont je le dispose.
J’ai aussi le projet de trouver un atelier à Paris.
Enfin je consacre beaucoup de temps à mon métier de styliste et photographe culinaire. Je suis passionnée de cuisine et j’ai un blog sur lequel je partage des recettes bonnes pour la santé. Mon blog s’appelle « Vilka« , ce qui veut dire « fourchette » en russe.