Il serait tentant d’éditer « Le petit Robin en chiffres » tant la liste des rôles de l’acteur boulonnais est longue. Comme tous les grands il dit : « Je ne suis rien ». Modestie évidente, trop-plein ou à cause du besoin d’entrer dans la peau d’autant de personnages. A 82 ans ce voisin que l’on croise, nous en dit plus sur sa relation à la ville, sur son actualité, son histoire aussi. Sociétaire de la Comédie Française, c’est dans « Les adieux à la Reine » de Benoît Jacquot, que Michel Robin est à l’écran en ce moment. Rencontre feutrée, je foule la moquette du Radisson, à la recherche d’un moment suspendu, heureux d’avance de passer du temps avec un visage de toujours. Un visage des petits et des grands entre Croquette et Marie-Antoinette.

e-bb : Quand on vous dit le mot Boulogne ! Vous dites aussitôt, c’est ma ville ! Ou bien je suis chez moi quand j’ai fermé la porte ?

Michel Robin inoubliable dans La chèvre, avec André Valardy

Michel Robin  : je suis rien c’est ça mon drame, je suis né à Reims et je n’ai pas de maison parce que je ne saurais pas où la mettre. Je voudrais qu’elle soit en Sologne, je voudrais voir d’un côté la chaîne du Mont Blanc et de l’autre le Morbihan, donc Boulogne j’y suis par hasard. Je ne me considère pas du tout comme Parisien, pas comme Boulonnais, je ne suis rien. Et même je vais bientôt retourner à Reims pour créer avec Alain Françon et monter une pièce d’Ibsen, Solness le constructeur. Mais je me sens très bien à Boulogne, j’y suis depuis 84, j’ai vécu avenue JB Clément et maintenant proche du Parc des Princes.

e-bb : En tant qu’artiste, Jean-Pierre Cassel prétendait qu’il était souvent plus fier de ses seconds rôles que ses rôles titres. Vous vivez comment cette notion ?

MR : Je n’ai que quelques premiers rôles, à deux ou trois reprises. Des seconds je n’ai eu que ça et de très beaux. Autrefois on écrivait véritablement pour des seconds rôles. Je regrette que ce ne soit plus tellement le cas. Il y avait des seconds rôles prodigieux. Je pense à Renoir dans La règle du jeu où l’on trouvait Julien Carette. Je pense à Pierre Larquey, Noël-Noël, Louis Seigner. Je comprends ce que disait Jean-Pierre Cassel, c’est vrai que c’est quelquefois très fructifiant de tenir un second rôle bien écrit. Galabru dit à propos de lui-même : « premier prix au conservatoire, second rôle et troisième couteau, c’est un beau podium. » J’aime assez.

e-bb : Dans l’océan de tout ce que vous avez fait, quel rôle, rencontre ou succès rencontré, a été créateur de la plus forte émotion vécue ?

Michel Robin dans Les petites fugues

MR  : Ça va être difficile ! Il y en a plein. On m’a pris dans les années 70 pour un acteur suisse. Avec Goretta en 73, Je n’avais pas le premier rôle mais j’incarnais le personnage principal, le noyau de l’histoire. Le film : L’Invitation, avait eu le prix du Jury à Cannes. Puis un autre film suisse, on m’en parle encore, Les petites fugues. Ce sont des rencontres avec mes metteurs en scène. Notamment avec Roger Blin et actuellement j’ai une relation formidable avec Alain Françon. Il y a tous les jours un article sur lui. Je m’entends merveilleusement bien avec Alain. Les émotions, ce sont des rencontres avec des auteurs aussi, Tchekov, Beckett. Ah oui, j’ai tourné avec Ben Kingsley Harem, et je n’ai jamais eu un œil pareil devant moi. Il était adorable. Je tournais en Anglais et je jouais un Français qui parlait très mal anglais, autant dire que j’ai été parfait (Rire) ! C’est ça les émotions que j’ai.

e-bb : Vous avez été la voix du Maître du chien Croquette dans la série Fraggle Rock, parlez nous-en…

Fraggle Rock !

MR : Ah.. (grand sourire) Quelle aventure ! J’en suis très fier. On tournait dans les locaux de FR3 Lille, j’ ai fait 72 épisodes et c’était formidable à faire. Fraggle Rock avait eu le prix de la meilleure émission enfantine aux États-Unis. J’étais le seul personnage humain au milieu de marionnettes. C’était décalé, j’incarnais un ancien de la nouvelle cuisine. Pour l’histoire, je faisais des frites Melba à mon chien. Je croise tout le temps des jeunes femmes qui me disent : « Merci monsieur, vous avez bercé toute mon enfance. » Et c’est drôle aussi, lors des match au Parc des Princes, je passe devant les cars de CRS et là, j’ai des grands types de 35 ans dans leur uniforme qui bondissent en disant « oh les Fraggles, les Fraggles !« 

e-bb  : Saviez-vous qu’avec l’anagramme de « Marie Antoinette d’Autriche » soit en 24 lettres exactement on fait la phrase : « Cette amie hérita du Trianon ». C’est quoi aujourd’hui le Trianon de Michel Robin ?

MR : Le petit Trianon de Michel Robin ça pourrait être le petit Trianon figurez-vous… J’ai habité juste à côté, j’y allais avec ma fille qui trouvait ça naturel, c’était son jardin. Je le cherche toujours et je ne le trouverai jamais. Ou alors si, ça serait peut-être la Haute-Savoie, je n’y suis pas allé pendant 40 ans et j’y retourne tous les ans dans un petit hôtel sublime pas confortable du tout. Pour dire, ils n’ont rien touché depuis 100 ans, mais voilà, il y a le Mont Blanc en face. En tout cas, si je retourne au Petit Trianon, je vais sûrement le voir encore d’un autre œil par rapport au film de Benoît Jacquot que je viens de tourner.

Michel Robin et Léa Seydoux dans Les adieux à la Reine

e-bb : Allez, un dernier anagramme renversant pour « Marie-Antoinette d’Autriche » soit en 24 lettres toujours, on fait la phrase : « Reine, ta tête a dû choir matin. » Croyez-vous que les choses sont ainsi, je veux dire écrites à la naissance ?

MR : Ah le destin des gens c’est la grande question, qu’est-ce qu’on fout là. Mais je ne crois pas. Pour ma part, il n’y a pas longtemps que j’ai compris que je ne m’étais pas trompé de métier. Tout petit je jouais la comédie à 7 ans avec mon frère dans le jardin de mes grand-tantes. Je n’envisageais pas d’être acteur, je pensais stupidement qu’il fallait être beau, c’était la période de Gérard Philippe, il était beau, je ne l’étais pas. Que ce n’était pas un métier. Mais les planches, le trou du souffleur, la rampe, le rideau… Je me suis trouvé-là, fou de bonheur… mais de là à faire ce métier de saltimbanque, rien n’était écrit pour moi. J’ai commencé à 27 ans, c’était parti, ça a marché…et la suite…

e-bb : Y a-t-il un lien entre votre arrivée dans le film de Benoît Jacquot et votre travail avec Robert Hossein dans la pièce d’Alain Decaux au Palais des sports en 1993 ?

Le père Collignon/Michel Robin dans Amélie Poulain

MR : Ah oui, c’est vrai je n’y pensais plus. Ben non ! Je n’ai absolument pas fait le rapprochement. Le palais des Sports. On avait des moyens techniques formidables. J’ai travaillé deux fois avec Robert, je l’adore, c’est un fou génial. Je n’avais pas fait le rapprochement vous m’y faites penser. c’est vrai que je faisais le rôle de l’avocat qui a passé la dernière veillée avec la Reine avant son arrestation. C’est amusant et pourtant sans rapport avec mon engagement dans le film.

Preuve s’il en fallait, que même quand La Roue Tourne©, on prend les mêmes et on recommence. Merci Michel pour toutes ces confessions.

Propos recueillis par Franck Andersen

 

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