Hélène Darche

Hélène Darche

Metteur en scène et comédienne formée à l’ENSATT Hélène Darche aborde la mise en scène en 1988, et fonde la compagnie l’Amour Fou en 1990, puis la Compagnie du Passage en 2005.  Elle est l’auteur de quinze adaptations pour le théâtre.

Les 6 et 7 mai prochainHélène Darche revient au TOP, avec une création, » Milena/Kafka  :entre les lignes,  s’appuyant sur des lettres de Franz Kafka à Milena Jesenskà, une journaliste tchèque qui vit à Vienne, et sur les chroniques de presse de cette dernière.

La correspondance qu’Hélène Darche nous propose, n’est composée que des lettres de Kafka à Milena, dont certains disent qu’elles sont les plus belles lettres d’amour du XXème siècle, car celles de la jeune femme ont été malheureusement brûlées à la demande de l’écrivain (qui avait également demandé à Max Brod, son exécuteur testamentaire, de détruire tous ses manuscrits…). Faut-il le regretter ? peut-être car dans les lettres de Kafka, on devine une femme hors du commun… mais Milena absente, n’en est que plus présente et plus grande…

e-bb. Hélène Darche, pouvez-vous nous parler de votre création

Hélène Darche. – Elle a commencé à prendre corps lorsque j’ai lu, il y a une vingtaine d’années de cela, « Vivre » , une compilation des articles publiés par Milena dans différents journaux entre 1919 et 1939. Une lecture qui m’a bouleversée et m’a fait découvrir une femme exceptionnelle, décrivant et analysant son époque pour  mettre en lumière les profondeurs essentielles de l’existence.

En élaborant ce projet, j’ai voulu qu’il soit musical ; la pianiste et le clarinettiste qui y participent, sont également des comédiens parce qu’ils sont, au même titre que Laetitia Brecy (qui incarne la Milena de 24 ans) et moi, des « passeurs » de ces lettres et non pas seulement des illustrateurs. La musique a été puisée chez Dvorak, Alban Berg, Saint-Saëns, dans des compositions originales de Nathalie Soussana et Yannick Thépault,  dans la musique traditionnelle klezmer. Au cœur d’un spectacle tissé de lettres, elle résonne comme une musique mouvante, multiple, qui, au-delà de l’évocation de Milena Jesenskà et Franz Kafka, touche au cœur et à l’esprit… Elle est à l’image du texte, essentielle, et donne à entendre « même là où les autres, les sourds, se sentent en sûreté ».

Le fil rouge du spectacle est l’amour, un amour d’une qualité assez exceptionnelle ; Kafka apparaît sous un autre jour que celui que l’on connaît, en amoureux, doux, tendre, plein de précautions, mais fragile, qui a si peur, d’une peur sans mots… De sexualité ? de la femme ? de ses limites ? on ne sait pas… Il est terrifié, se demande pourquoi elle l’aime, elle qui « est rentrée comme un ouragan dans ma chambre ». Ils ne correspondent que huit mois, d’abord pour des raisons pratiques car Milena veut traduire des nouvelles de Kafka, puis très vite leur relation devient passionnée mais ils sont dans l’impossibilité de la vivre : Milena est mariée et ne se résout pas à quitter un mari qui la trompe, Kafka touchant et d’une gentillesse incroyable, est malade, bloqué dans ses paradoxes, dans ses interrogations sur la vie ; chacun est dans son refuge… Milena, si vivante, accepte mal la distance, elle veut revoir Kafka, qu’elle n’a rencontré qu’une seule fois, dans un café à Vienne ; lui, refuse en invoquant sa maladie, son travail, son impuissance à dominer ses démons. Milena le force à la voir, il temporise, il ironise, avant de céder. Ils passent alors quatre jours à Vienne, en juillet 1920 ; un éblouissement…

Milena et Kafka   credit photo JUlie Besançon

Milena et Kafka
credit photo JUlie Besançon

Le 3 juillet 1920, Kafka qui vient de rentrer, écrit : « Aujourd’hui – Milena, Milena, Milena, Milena, Milena, Milena… je ne peux rien écrire d’autre. Je le dis dans ton oreille gauche pendant que tu dors profondément, d’un sommeil d’heureuse origine, et que tu te retournes lentement sans le savoir, de droite à gauche, vers ma bouche. ». En fait, au-delà de ce terrible sentiment d’abandon des âmes, de l’angoisse, de l’impossibilité à vivre leur relation dans le réel, ils sont unis par une grande ambition sur le sens de la vie, ils sont très exigeants. Ils s’admirent en tant qu’écrivains ; Kafka lit toutes les chroniques de Milena, témoin de son temps, femme moderne et engagée. En chemins de traverses de cette correspondance, il y a l’antisémitisme naissant, l’époque crépusculaire de l’écroulement des empires, la crise économique, les problèmes d’argent de Milena qui vit aussi de petits boulots, comme bagagiste à la gare de Vienne…

Mais le plus fondamental est la profonde rencontre de deux esprits jumeaux, qui nous offrent une magnifique ode à l’amour et à la vie. Leur correspondance s’éteint pourtant parce que Kafka y met un terme : « Ces lettres ne sont que tourment, elles viennent d’un tourment incurable, elles ne peuvent produire qu’incurable tourment. À quoi cela nous avancera-t-il cet hiver ? Le seul moyen de vivre est de nous taire, ici et à Vienne ». Il meurt en 1924, Milena, vingt ans plus tard, dans le camp de concentration de Ravensbrück où elle a été internée pour faits de résistance. Mais leur amour, lui, survit…