Jusqu’au 22 mai, dans le cadre du festival Seules… en scène au TOP, Céline Sallette incarne la Molly de Joyce en une spectaculaire performance. Retour.

On connaît l’histoire : lorsque Ulysse revient enfin à Ithaque, il retrouve tout d’abord Télémaque chez le porcher, avant de gagner son palais. Les prétendants décimés, reste à convaincre une personne de son identité, la plus importante : sa femme, Pénélope, devenue le symbole de l’endurance et de la fidélité féminines. C’est leur lit qui lèvera les derniers doutes de l’homérique épouse.
Lorsque en 1922 James Joyce publie Ulysses, il revenait, lui aussi, d’une odyssée littéraire peu commune, ayant débouché sur un chef-d’œuvre. Mais quand, au terme d’une sublime journée d’errance, son Ulysse à lui, Bloom, rentre au bercail, la fin est tout autre. Il y revient avec Stephen Dedalus, qui refuse une fois pour toutes, au terme d’une longue conversation nocturne, d’être son Télémaque. Dans une pièce attenante, Molly dort. Bloom se couche à son tour, décèle la récente présence d’un amant (un prétendant vaincu sans lutte ?) et s’endort.

Molly Bloom de jour, femme inoffensive - CR Vincent Lignié

Molly Bloom de jour, femme inoffensive – CR Vincent Lignié

C’est la nuit, c’est le temps du sabbat ; c’est le dernier chapitre, c’est l’heure tard venue de Molly. Éveillée dans le noir, Molly pense comme on le fait dans un demi-sommeil, dans un flux de conscience qui passe d’un sujet à l’autre pour mieux revenir au même. Huit phrases infinies jusqu’au point final et au mot définitif : « yes I will yes. » Son dégoût et son attirance pour Bloom, sa jeunesse, ses amants, ses enfants, ses amis, ses rivales, ses rêves, son corps, son cœur, tout ce qu’elle ne peut exprimer qu’au travers d’une parole de nuit, exaltée et muette.

Molly, sorcière libérée dans sa parole de nuit - CR Brigitte Enguerand

Molly, sorcière libérée dans sa parole de nuit – CR Brigitte Enguerand

Céline Sallette donne une voix à cette parole, elle s’empare du monument et l’habite littéralement. S’appuyant sur l’excellente traduction de Tiphaine Samoyault, tranchant par moments dans le flux pour nous le rendre audible, la comédienne se livre à l’une des plus belles performances applaudies lors d’une édition de Seules… en scène.
Le rideau se lève sur une chambre sens dessus-dessous, le lit et les lustres au plafond, Molly sur l’avant-scène, un oreiller dans les bras. La riche brute qui vient de la quitter lui laisse des souvenirs, de la fierté (« Il pourrait avoir n’importe quelle femme !« ) ; son mari, masse inerte au fond du lit, l’exaspère (« pour dormir comme ça, sans manger, il l’a payée c’est sûr« ). Au rythme des folles pensées de Molly, la pièce pivote sur elle-même, elle se heurte aux quatre coins de cette chambre, son étroit domaine. Sa jeunesse à Gibraltar, son pouvoir sur les hommes, leur puérilité qu’elle domine en la subissant, cet enfant disparu… sur un ton gouailleur elle évoque tout cela, avec un leitmotiv : le baiser. Molly, les pieds sur terre, Molly qui ne fut pas chanteuse, épousée par cet homme dont les jolies dents lui donnaient faim, Molly ressasse ses premiers baisers, et ceux auxquels elle aspire encore (« Une femme a besoin d’être embrassée au moins vingt fois par jour, peu importe par qui !« ).
La femme s’étire, se tâte, s’ausculte, s’admire, se trahit soudain, maudit son corps tout en le flattant et ressurgit, figure de la féminité, dressée de tout son long dans la pièce chancelante – à la base, un pot de chambre -, portée à la quintessence par le voile qui l’enveloppe soudain, voix sans visage, universelle, avant que le personnage ne reprenne le dessus.

Un corps, une sensibilité exacerbée (« I wanna feel everything » chante-t-elle à un moment), ce pourrait être un mauvais cliché et c’est tout le contraire. Joyce libère la parole de sa sorcière, enchanteresse du demi-monde d’Ulysse et d’Ulysses, « Je veux, oui, je veux. » Céline Sallette porte tout cela avec une énergie et une détermination folles, s’accrochant aux barreaux du lit, les pieds au mur, le temps d’une chanson… elle est Molly et toutes les autres et nous captive du début à la fin.