Jean-Pierre FOURCADE, ancien ministre, sénateur honoraire et maire de Boulogne-Billancourt de 1995 à 2007,  vient de publier aux Editions France Empire, son quatrième ouvrage dans lequel  il revient sur sa longue carrière et propose, en fonction de son expérience, quelques idées pour « éclairer l’avenir. »

Rencontre avec celui qui restera dans l’Histoire comme le dernier ministre de l’Économie à avoir présenté, en 1975,  un budget national à l’équilibre, et dans la mémoire des Boulonnais comme le maire qui a remis Boulogne-Billancourt à son niveau de grande ville aux points de vue culturel, économique et scientifique.

e-bb : Dans quel esprit avez-vous conçu votre livre ?
Jean-Pierre Fourcade : J’ai fait des propositions très brèves car je suis partisan du débat. Je ne m’estime pas comme certains, porteur de vérités fondamentales, mais il y a des pistes de réforme qui me semblent indispensables

Réforme territoriale, réforme fiscale, et enjeux internationaux

e-bb : Vous préconisez une réforme administrative en profondeur. Pourquoi et comment ?

Le 4ème opus de Jean-Pierre Fourcade

Le 4ème opus de Jean-Pierre Fourcade

JPF : Nous sommes en train par rapport à nos voisins d’être accablés sous le poids des structures : 600 000 élus en France pour moins de 50 000 en Grande Bretagne.
Il faut revenir à 3 niveaux de responsabilités : garder les grandes communes telles qu’elles sont et obliger les communes trop petites à se grouper en intercommunalité. On arriverait ainsi à 2 ou 3000 structures de base. Au-dessus, une collectivité territoriale fusionnerait départements et région.
De plus, en divisant par 2 le nombre de sénateurs ou de députés, en réduisant le nombre d’élus locaux, on peut arriver à faire de sérieuses économies, mais à condition de conserver des mécanismes de concertation qui sont en train de disparaître, comme les Conseils de quartier par exemple.

e-bb : C’est intéressant, mais comment fait-on ? Qui va décider de ces réformes ?
JPF : Cela pose le problème de la nécessaire réforme institutionnelle… Pratiquement tous les pays européens l’ont fait ou le font. On se moque de la Grèce mais si la politique actuelle continue, j’ai peur que la France suive le même chemin…
On ne pourra s’en tirer que par un projet précis lors des prochaines élections présidentielles. Je crois que des personnes comme Juppé, Fillon, Lemaire travaillent sur ces projets qui devront être présentés lors des primaires UMP. Au président élu d’organiser, très vite, un référendum sur ces propositions.
Il faudrait également jumeler élections présidentielles, législatives et sénatoriales pour qu’une majorité cohérente puisse travailler sereinement. Moi qui ne suis pas sectaire je considère que même dans le gouvernement actuel il y a des gens qui ont de bonnes idées…
Mais je pense que l’actuel président de la République n’a pas trop envie de changement. Ça doit être la Corrèze qui veut ça… La Corrèze est une terre qui ne pousse pas au changement.

e-bb : Au plan fiscal, vous faites une proposition choc : toute personne percevant un revenu devrait payer l’IRPP ! Croyez-vous qu’on puisse instaurer cette réforme ? Et puis la fiscalité va bien au-delà de l’impôt sur le revenu…
JPF : Nous avons en matière d’impôts sur le revenu des ménages une fiscalité de pays sous-développé. Et on arrive, à force de réductions diverses, à un produit de l’impôt ridicule.
Il nous faudrait 10 ans pour arriver à un IRPP qui fasse payer tout le monde. Il faudrait aussi supprimer l’impôt sur la fortune, qui n’est qu’un correctif de la faiblesse du rendement de l’IRPP, et supprimer toutes les exonérations, tout en ayant des taux modérés et en conservant la progressivité de l’impôt…
De plus il faut réformer profondément le système de cotisations sociales : on exonère de l’IRPP et on matraque les gens par les cotisations sociales, cela est générateur de chômage et de fraude.

e-bb : Vous faites aussi des propositions pour réformer nos institutions…

En séance au Sénat

En séance au Sénat

JPF : Je pense qu’il faut garder la Constitution de la Vème République, mais 2 problèmes se posent : gérer la dualité Président/Premier Ministre et s’occuper de la pléiade d’organismes et commissions périphériques.
Il faut également intégrer un peu de proportionnelle dans les élections. Le système actuel pénalise trop les nouveaux partis, cela focalise les mécontentements. A cet égard, le système des municipales est intéressant car il assure une majorité, mais également la représentation d’autres courants.

e-bb : Vous avez été longtemps sénateur. Que retenez-vous de ces 34 ans passés au Sénat ?
JPF : Je retiendrai trois éléments : un, c’est une assemblée qui contrôle les actions de l’administration. Deux, elle est attachée aux territoires et connait bien tous les problèmes locaux (agricoles, industriels, services, etc.). Trois, c’est une assemblée où il y a moins de bataille entre la gauche et la droite et dans laquelle on peut envisager des formules de coexistence pacifique, chose impossible à l’Assemblée Nationale.

e-bb : Donc selon vous il faut conserver le Sénat tel qu’il est ?
JPF : Oui. Il faut laisser au Sénat ses responsabilités législatives et l’axer davantage sur le contrôle. Il y a beaucoup de choses à contrôler dans ce pays ! Mais il faut réduire le nombre de sénateurs de 50 %, et réduire le nombre de députés.

e-bb : Vous souhaitez renforcer l’Union européenne. La plupart des Français se sentent Européens sans se reconnaître dans le fonctionnement de l’UE. Quelle est votre analyse ? Et puis sommes-nous toujours maîtres de notre destin ?
JPF : On est maître de notre destin. Renforcer l’Union européenne est un enjeu politique et économique. Pour moi la véritable qualification sur le plan international, c’est l’équilibre du commerce extérieur. C’est préférable à l’équilibre budgétaire, même si celui-ci reste bien sûr nécessaire. Ou vous avez une balance des paiements correcte ou non.
Nous avons un déficit commercial important et en matière de services nous ne sommes pas très bien placés non plus… L’objectif essentiel d’un gouvernement doit être de parvenir rapidement, d’une part à réduire le chômage, d’autre part à rééquilibrer le commerce extérieur.
Ceci dit, comme l’Europe a créé beaucoup de fonctionnaires, il faut bien qu’ils s’occupent. Ils créent des réglementations tous les matins.

Du gouvernement à l’Hôtel de Ville

e-bb : Dans votre carrière d’homme politique quels ont été vos plus grands succès et vos échecs ?
JPF  : Je suis arrivé au gouvernement avec Valéry Giscard d’Estaing, à une période où l’État commençait à s’endetter, où il y avait des problèmes d’équilibre des finances… j’ai essayé de remettre les choses en place, j’y suis à peu près arrivé, mais je ne me suis pas bien entendu avec le premier ministre Jacques Chirac

Jean-Pierre Fourcade, Edgar Faure, Jean Lecanuet, Jacques Chirac, et Michel Poniatowski lors des cérémonies du 14 juillet 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Paris, place de la Bastille. © Jacques Cuinières / Roger-Viollet

Jean-Pierre Fourcade, Edgar Faure, Jean Lecanuet, Jacques Chirac, et Michel Poniatowski lors des cérémonies du 14 juillet 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Paris, place de la Bastille. © Jacques Cuinières / Roger-Viollet – Découvrez, partagez, offrez les photos de parisenimages.fr

Je me suis mieux entendu avec Raymond Barre par la suite, et j’ai découvert au Ministère de l’Équipement et du Logement que l’on pouvait lancer une grande politique d’aide au logement… et ça a été un grand succès.
Ensuite je suis allé au Sénat, et parallèlement à cette carrière de sénateur j’ai eu une grosse activité au niveau local et c’est vraiment les activités de Maire qui m’ont le plus intéressé, parce que l’on est proche de la population, que l’on connait l’ensemble des problèmes qui peuvent agiter nos concitoyens et que l’on peut agir.
Membre du gouvernement, on n’a pas cette liberté d’action ; on peut être isolé, battu. Parlementaire, on est tributaire de la majorité, du gouvernement… Maire, on peut avoir une conception globale de la progression de la ville, des équilibres entre les activités, des problèmes sociaux… Cela, à condition d’avoir une équipe de qualité avec laquelle on puisse débattre.
Enfin, à la région Ile de France j’ai participé à la construction de lycées, au développement des transports, au lancement du tramway… Je continue d’ailleurs à m’en occuper au sein du Comité stratégique pour l’opération Grand Paris.

e-bb : Vous avez aussi eu un passage dans le privé. Qu’en retenez-vous ?
JPF : Quand j’ai dirigé une banque qui travaillait essentiellement avec des PME, j’ai vu ce qu’étaient les rapports entre banquiers et chefs d’entreprise, et j’ai essayé de développer ce rôle d’assistance au tissu entrepreneurial de ce pays… et cela m’a poursuivi pendant toute ma carrière.

e-bb : Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus marqué ?
JPF : Le Général De Gaulle, bien sûr, Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre. Beaucoup d’autres personnages étaient compétents, sérieux, mais aucun n’avait la vision globale de ces trois hommes.
Je me suis très bien entendu avec le Président du Conseil Général, Patrick Devedjian. Au Sénat je trouve que le Président Gérard Larcher défend bien l’institution.
Du côté privé, Louis Schweitzer, quand il dirigeait Renault…
J’ajouterai à cette galerie, 2 socialistes : j’ai été frappé par la qualité intellectuelle de François Mitterrand, que j’ai rencontré à plusieurs reprises. Un personnage très particulier… Et Michel Rocard, qui pour moi incarne le mieux la gauche moderne, qui doit participer à l’effort pour que la France accepte de s’adapter à la mondialisation.
J’ai soutenu tous ceux qui ont essayé d’adapter la France à la mondialisation.

e-bb : Mais les Français eux-mêmes ont du mal à s’adapter à cette mondialisation…
JPF : Les Français ont du mal parce qu’on ne leur explique pas les choses, et qu’ils n’en tirent pas les avantages.
Notre problème actuel, central, c’est le problème de l’emploi. L’ensemble des règlementations, le Code du travail, les activités syndicales font que l’on n’arrive pas à en profiter. Voila un pays où la baisse du prix du pétrole, la baisse de l’euro, les énergies nouvelles, devraient provoquer un élan considérable… et on n’en profite pas et on n’arrive pas à régler le chômage ! C’est là le problème.

1995-2007 : deux mandats au service de Boulogne-Billancourt

e-bb : Parlons de Boulogne. Comment vous êtes-vous retrouvé Maire de notre ville ?
JPF : Après avoir abandonné mes fonctions municipales à Saint-Cloud, j’envisageais de poursuivre ma carrière comme Commissaire européen à Bruxelles. Le premier ministre Edouard Balladur a accueilli ma candidature, m’a dit que ce serait soit un technicien soit un politique. Un politique j’en serais. Un technicien, non… et finalement ce fut Mme Edith  Cresson !

La Grand-Place est devenue le Centre-Ville naturel de Boulogne

La Grand-Place est devenue le Centre-Ville naturel de Boulogne

J’étais toujours sénateur… C’est alors qu’un groupe d’élus de Boulogne, insatisfait de Paul Graziani qu’il avait fait accéder à la mairie, est venu me demander de prendre la tête d’une liste… J’ai répondu que cela m’intéressait mais qu’il me fallait connaitre les problèmes spécifiques de la ville. J’ai alors exigé d’avoir avec moi quelques personnes de grande qualité : Bernard Monginet, Dorothée Pineau, Guy Sorman etc.
Dès mon élection, je me suis attaqué aux différents problèmes.

e-bb : Quels ont été les moments forts de vos 2 mandats de Maire de Boulogne ?
JPF : Au cours de mon premier mandat (1995-2001), j’ai bien engagé l’opération Centre Ville, en prenant un grand architecte, Alexandre Chemetoff, et en travaillant beaucoup avec des politiques. C’est une réussite, le centre commercial des Passages est considéré comme l’un des meilleurs en France, et c’est le cas parce que cette opération d’aménagement était globale.
Pour la démocratie locale, j’ai mis en place les futurs Conseils de quartier, bien avant que ça ne devienne obligatoire.
Et j’ai attaqué le dossier Renault avec Schweitzer.
Puis, en cours de mandat, ma majorité a commencé à se fissurer et je n’ai pas pu réaliser la totalité de ce que je voulais…

La rue Nina Berberova et ses logements sociaux

La rue Nina Berberova et ses logements sociaux

Mon second mandat (2001-2007) m’a permis de terminer le Centre Ville et de bien amorcer l’opération Renault. Je n’ai jamais été partisan d’une opposition brutale droite/gauche, j’ignore le sectarisme. J’ai parfaitement cohabité avec l’opposition et Pierre Gaborit, qui m’a souvent apporté un soutien, critique certes, mais sincère.

J’avais trois autres préoccupations lors de ces mandats :

  • Faire fonctionner la ville sur le plan financier : pas trop de dettes, pas trop d’impôts etc. Grâce à Bernard Monginet, puis à Pierre-Mathieu Duhamel, j’y suis arrivé.
  • Développer la construction de logements sociaux… nous étions à 9 %, la ville est passée à 20 %.
  • Remettre Boulogne à son niveau de grande ville au point de vue de la culture, de la recherche, des activités économiques…
Le musée Belmondo, voulu par Jean-Pierre Fourcade, a bénéficié de sa réserve parlementaire

Le musée Belmondo, voulu par Jean-Pierre Fourcade, a bénéficié de sa réserve parlementaire

Au plan urbain, outre le Centre Ville, j’ai lancé l’opération de rénovation du Pont de Sèvres, qui marche bien, et je me suis bien sûr occupé de l’aménagement du nouveau quartier. Le Trapèze compte aujourd’hui 7000 habitants. J’y ai fait un grand parc, qui sert de bassin de décantation en cas d’inondation. Il parait qu’aujourd’hui on veut y construire un stade
Au plan culturel j’ai essayé de donner au théâtre, aux arts plastiques, au patrimoine, aux activités musicales, tout ce qu’il fallait. Et je regrette que le malheureux Olivier Meyer, directeur du TOP, soit aujourd’hui contraint à la démission.

Quand j’ai fait mon dernier mandat, dans l’opposition, j’ai été très peiné de voir comme tout cela se dissolvait…

Au plan politique, après le décès du Préfet Monginet, j’ai laissé le poste de maire à Pierre-Mathieu Duhamel qui devait me succéder. Il n’a malheureusement pas voulu se présenter en 2008.
J’ai aidé Thierry Solère à devenir député. Même si nous avons eu quelques différends quand il était très jeune, j’en suis très heureux. Il assume bien son rôle dans l’organisation des primaires UMP. Aujourd’hui Boulogne a un député qui compte à l’Assemblée. Il travaille, il va s’engager aux élections régionales avec Madame Valérie Pécresse… Je soutiendrai cette liste.

e-bb : Avez-vous connu des échecs ou des regrets ?
JPF : Mes échecs : j’en ai eu 2 !

Le premier : Nous avons raté les opérations d’intercommunalité car nous n’avons pas été capables, moi et mes successeurs, de répartir les fonctions entre la commune et l’intercommunalité. Nous avons augmenté le coût global des deux collectivités, ce qui est absurde.
2ème échec, l’Ile Seguin : Je me suis beaucoup engagé avec l’Université américaine de Paris, mais le changement de président de l’université et des financements n’ont pas permis de poursuivre ce projet. J’ai raté l’opération avec François Pinault, je m’en explique longuement dans mon livre. Les torts sont sans doute

Avec Thierry Solère lors du lancement du livre      CR Thierry Solère

Avec Thierry Solère lors du lancement du livre CR Thierry Solère

partagés…
L’avenir de l’île n’est pas mieux assuré : l’opération du R4, imaginée par l’équipe actuelle ne se fera pas non plus. Heureusement, grâce à Patrick Devedjian  , l’île accueillera la Cité musicale.
Mais pour le reste, je continue à penser que l’élément universitaire serait intéressant pour augmenter la notoriété de Boulogne… En tout cas, si on ne fait rien, le gouvernement socialiste voudra certainement implanter des logements sur l’Ile Seguin.

e-bb : Et votre expérience d’élu d’opposition ?
JPF : J’ai eu tort de rester dans l’opposition après avoir été battu… Cela n’a aucun intérêt si l’exécutif municipal ne sollicite pas l’avis des gens et n’accepte pas le débat.

Le retour de l’éthique en politique

e-bb : Vous invoquez une éthique en politique. N’est-ce pas devenu contradictoire ? Comment faire pour que les hommes politiques soient respectés par les citoyens ?
JPF : Le problème qui devient central c’est la réélection des hommes politiques, qui prime sur leur action. De quoi s’occupe le Président ? de sa réélection !
Il faut trouver un système pour que les hommes politiques retrouvent une activité s’ils sont battus… et je me demande s’il ne faut pas revenir à un septennat, non renouvelable pour le Président de la République, ce qui permettrait de faire les réformes courageuses indispensables…
Enfin, je crois qu’il faut limiter le nombre de mandats, et limiter le cumul des fonctions exécutives.

e-bb : Ce début d’année a été particulièrement éprouvant pour la France : que peut le politique dans ce contexte ?
JPF : Le « vivre ensemble » me parait essentiel. J’ai proposé à l’Association des Maires de France que chaque Maire organise dans sa commune une rencontre avec les grandes forces religieuses, les forces politiques, et que l’on aille dans les maisons de retraite, les hôpitaux, les associations, les établissements scolaires, pour démontrer que l’on est capable de discuter et de vivre ensemble. Cela créerait ce fameux lien social qui nous manque à l’heure actuelle.

Propos recueillis par Alain Tourel

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