En entrant dans son bureau au Musée de  l’Orangerie, fenêtres ouvertes sur les Tuileries, on baigne dans la  lumière, et on pense tout de suite  aux Nymphéas si proches.  Depuis octobre 2008, Emmanuel Bréon dirige cette institution et en pilote le prochain rattachement au Musée d’Orsay. Mais une partie de lui est restée attachée à sa ville natale de Boulogne-Billancourt où, pendant 25 ans, il a dirigé les musées nationaux, créé le Musée des Années 30 et donné naissance au  futur Musée Paul Belmondo dont il demeure le conseiller scientifique.
L’hôte de ces lieux, descendant d’une lignée d’artistes-peintres portraitistes renommés : les Dubufe, accueille son interlocuteur avec  une belle simplicité courtoise  qui cache, on ne tarde pas à s’en rendre compte, une efficacité redoutable.
Rencontre avec un homme déterminé.

L’ebb  : Ce n’est pas rien de créer un musée. Toutes les villes n’en possèdent pas  et vous Emmanuel Bréon, vous en avez donné deux à Boulogne-Billancourt : le musée des années 30 et le musée Paul Belmondo. Pourquoi et comment fait-on un musée ?
Emmanuel Bréon : En 1983 je sors de l’université et  j’arrive à Boulogne où je succède au Docteur Bezançon, premier conservateur du musée.  J’hérite d’une accumulation d’objets d’intérêt très divers et il me paraît urgent de déterminer une identité artistique pour la ville.

Dans les années 30, Boulogne-Billancourt est une ville d’invention et de jeunesse, une communauté d’artistes occupe jusqu’à 32 ateliers bâtis par des architectes importants comme Le Corbusier ou Mallet-Stevens, ou bien encore Perret. II existe une rue Marcel Loyau, une rue Joseph Bernard.  Par le Minitel  (préhistoire !) je trouve une Madame Marcel Loyau à Clamart : « Oh, dit cette dame âgée de 92 ans, on se souvient de mon mari ! » et c’est la première donation de sculptures, suivie  par celle de Landowski et d’autres par la suite. J’écume les ventes, les brocantes, et je ratisse tout ce qui a une légitimité municipale, artistique ou industrielle : des arts ménagers (la cocotte minute  a vu le jour à Boulogne) jusqu’au rêve d’Icare (les frère Farman ou Voisin y construisent leurs avions). L’idée, c’était de rendre les boulonnais amoureux de leur ville si passionnante et fiers d’y habiter.
Avec Michèle Lefrançois, nous mettons en place en ville dès 1985  le Parcours des Années Trente et organisons quelques expos modestes : «  Donations récentes, Jean Niermans  ». Dans ces années pionnières,  prévenu à temps par l’inspection des Musées de France, j’achète par préemption les archives Rulhmann, arrêtées en douane alors qu’elles étaient en partance pour les Etats-Unis. Evidemment, nous sommes vite à l’étroit et Gérard de Vassal, maire-adjoint chargé de la culture de l’époque, me dit en plaisantant  amicalement : « On va la mettre où votre brocante ? »

Le Design des Années 30

C’est comme ça que de 1987 à 1998, nous atterrissons à l’annexe de la Mairie, près des Services Sociaux,  pensant, mais  bien à tort, que ça nous amènerait du monde … En fait les gens n’osaient pas entrer ! C’est ainsi que l’on se rend compte qu’il y a beaucoup de travail pour susciter l’intérêt d’une population et l‘amener à comprendre une démarche. C’est là que nous  démarrons les expos temporaires, en 1987, avec celle de  Juan  Gris, qui vécut autrefois à Boulogne près de son ami Kahnweiler, dont la maison fut le cadre des Dimanches de Boulogne. A chaque expo il faut vider toute la collection permanente du musée.  Nous accueillons  pour le vernissage Louise et Michel Leiris,

Georges Gonzalez, le fils de Juan Gris, Pierrette Gargallo la fille du sculpteur, l’ambassadeur d’Espagne et, avec Georges Gorse, le maire de  l’époque, nous posons une plaque sur la maison de Juan Gris. Ce sont de très bons souvenirs.
En 1998, déménagement à l’Espace Landowski  nouvellement construit, et dont nous revendiquons avec peine les 3000 m2 dévolus au musée dès l‘origine du projet. Les expos s’enchaînent :
Rulhmann, 32000 visiteurs, qui part ensuite, soutenue par la fondation Bettencourt, au Metropolitan à New-York puis à Montréal. Elle y est accueillie par Guy Cogeval qui sera en juin prochain Président de l’Etablissement public réunissant les 2 musées d’Orsay et de l’Orangerie.
Tamara de Lempicka : 65000 visiteurs,  meilleur score des entrées sur l’année pour le musée, sans l‘aide de la publicité. Je continue d’ailleurs d’emmener cette exposition en Espagne,  en Italie puis au Japon où elle est présentée actuellement à Tokyo.

Le Musée des Années 30 vu de l’ extérieur

Tout ne fut pas toujours facile. Bien que le premier loisir des Français soit la visite de musée, l’image de celui-ci était « vieillotte », à tort, pour la municipalité d‘alors. C’est un peu comme une église, une chapelle, cela ne donne pas une image assez dynamique. La municipalité était obnubilée par la Fondation Pinault et moi j’aurais voulu connaître la situation de Roubaix où toute la ville est derrière son musée-piscine,  qui est devenu depuis son  « fer de lance » …  En matière de culture, on ne pense pas assez aux « emplois induits », notamment  dans la restauration et  l’hôtellerie  entre autres, pour  l’accueil des touristes.
Ma fierté c’est d’avoir fait reconnaître Boulogne à l’étranger pour sa culture. Une salle de l’Alliance Française à New-York porte le nom de « Boulogne-Billancourt Années 30 ». New-York University ou le Guggenheim empruntent régulièrement des œuvres au musée des Années 30. « Nul n’est prophète en son pays » dit le proverbe.
Mais il ne faudrait pas que le soufflé retombe, l’Espace Landowski est petit, une idée serait que l’Hôtel de Ville construit par Tony Garnier devienne le musée et la vitrine de la ville,  idée à laquelle le dynamique député-maire actuel, Pierre-Christophe Baguet,  semble attaché.

L’e-bb : Vous êtes maintenant reconnu comme « la mémoire des années 30 », comment en arrivons nous  au Musée Belmondo ?

Emmanuel Bréon :   En 1995,  le Ministre de la Culture et la Direction des Musées de France me demandent d’organiser une exposition itinérante des œuvres de Paul Belmondo dans dix villes de France pendant 2 ans.
Première étape à Albi, puis Marseille, Puteaux, Trévarez, La Roche-sur-Yon, Metz, Roubaix, Troyes, Bruxelles. 12 autres étapes suivront, réunissant 350 000 visiteurs en tout.
L’exposition rencontre un large succès et la dernière étape en 2000 à Boulogne est un final en apothéose, le tout cinéma est là pour le vernissage : metteurs en scène, acteurs, la presse couvre largement l’événement  et le maire est favorablement impressionné. Les héritiers Belmondo  : Alain, Jean-Paul et leur sœur Muriel  auraient pu garder encore l’atelier de leur père à Denfert-Rochereau. Mais les lieux ne permettent pas de mettre l’œuvre en valeur et de l’ouvrir au public,  et  ils ont  le souci de sa pérennité.  Pendant ces années, des liens d’amitié s’établissent entre nous et j’emmène Jean-Paul visiter le Château Buchillot, acquis par la ville en 1982. C’est un bâtiment de belle facture mais complètement à l’abandon. Le comédien a  un coup de cœur et les héritiers, sensibles à l’identité artistique de la ville et à la qualité du travail réalisé pour l’exposition,  décident de faire une donation à la ville. Ils  rendent visite au Maire qui ouvre la porte de son bureau, sur une vision digne d’une scène de cinéma,  Bébel, entouré de sa sœur et de son frère,  les bras grand ouverts, déclame : « Monsieur le Maire on vous donne notre père  ! » .

Emotion de JP Belmondo à l’annonce officielle de la création du musée Belmondo A gauche Emmanuel Bréon

Et c’est une vraie donation en propre (à ne pas confondre avec une fondation dont les œuvres restent la propriété du fondateur) : tout le contenu de l’atelier,  augmenté de  pièces personnelles des héritiers ; Jean-Paul Belmondo n’a gardé que le buste fait par son père quand il était enfant.  Au total 878 dessins et carnets de croquis, 444 médailles et 259 sculptures.

Jean-Paul Muriel et Alain Belmondo dans l’atelier de leur père

S’ensuit une année d’un travail pénible.  Il faut tout compter sur place dans des conditions difficiles, pièce par pièce, un travail de très longue haleine. Puis  intervient en 2007 la signature de la donation et le départ de celle-ci vers les réserves du Musée des Années 30 . C’est ensuite  le temps de la programmation de l’accrochage, du budget, du  programme d’architecture, de  l’appel d’offres remporté par le jeune cabinet Chartier et Corbasson. L’originalité du projet : c’est  un musée avers et revers, c’est-à-dire qu’on peut tout voir, y compris les réserves dans la montée vers les étages par escalier ou par l’ascenseur, les plâtres, les esquisses, la bibliothèque de l’artiste…

L’e-bb : Quel sera le nom exact du musée ?
Emmanuel Bréon : « Paul Belmondo et la sculpture figurative du 20ème siècle ». Pour une raison de place, seul le nom de Paul Belmondo figurera sur le mur. Mais quelques-uns de ses amis seront à l’intérieur, le sculpteur suédois Nilsonn et aussi peintres et écrivains amis dont il a  fait le portrait : Maurice Genevoix, Constant Le Breton, Yves Brayer, Maurice de Vlaminck…

L’e-bb : Emmanuel Bréon, vous êtes le meilleur connaisseur de l’œuvre de Belmondo ; comment la définissez vous ?
Emmanuel Bréon : Belmondo fait partie des 30 bons sculpteurs du 20ème siècle, il y a un Belmondo au Metropolitan de New-York. Il est cité en 1946 dans le livre de Jacques Baschet  Sculpteurs de ce temps. Belmondo a pratiqué après Maillol et Despiau « le retour du lisse », sans effet d’outil, très poli, très 18ème siècle.  Après Rodin, homme du mouvement, à la matière travaillée de manière très robuste et violente, et dont Maillol et Despiau étaient les praticiens, c’est le retour à la taille directe, au calme et à la sérénité.

Jean-Paul Belmondo avec le buste de son grand-père fait par son père

Rodin est un homme du 19éme siècle qui fut un siècle de modeleurs : on monte la pâte sur un  fil de fer. Le fameux Balzac démarre par une vraie robe de chambre sur laquelle il plaque du plâtre, modèle une tête, et  Rodin demande ensuite au praticien de le traduire en bronze, en pierre ou en marbre.
Alors quand ils atteignent la trentaine, les élèves quittent  le maître et partent  pour faire leur œuvre, et retourner à la « vraie sculpture », comme ils disent ! Rodin, pourtant est un génie !  Eux travaillent en taille directe avec bien sûr esquisses, points de repère et mesures avec compas d’après un modèle en plâtre,  mais c’est de la vraie taille directe. Il faut savoir qu’aucune forme n’est totalement aléatoire, même plus tard pour Brancusi, Henri Moore,  il y a toujours une esquisse, même pour des formes abstraites. Belmondo, élève de Despiau, aime le 18ème siècle, la Grèce antique, et va au Louvre tous les dimanches. Il y admire Canova, Houdon, Pigalle, Julien. Sa Jeannette est en vraie connivence avec le 18ème siècle.

L’e-bb : Avez-vous des œuvres préférées dans l’œuvre de Belmondo et lesquelles ?
Emmanuel Bréon : La toute petite statue de l’athlète de Rouen, destinée à devenir monumentale, modelée en plâtre, c’est la première pensée de l’artiste,  c’est l’idée. Le buste de Louis Saint-Calbre, architecte de la patinoire de Boulogne-Billancourt, grand ami de l’artiste,   intériorisé, empreint de profondeur et de sensibilité, et puis la Jeune fille en marche, emblème du musée, très années 50, quelques  beaux dessins,  et le buste de son fils Jean-Paul.

L’athlète de Rouen dans la bibiothèque de Paul belmondo

L’e-bb : Comment voyez-vous l’avenir du Musée puisque vous en demeurez le conseiller scientifique et que vous êtes par ailleurs le président de l’Association des amis du sculpteur Paul Belmondo ?
Emmanuel Bréon :  Il y aura l’effet lancement, qui durera un an ou deux, et puis il faudra faire voyager les œuvres à l’étranger. La deuxième aile du château Buchillot n’est pas dans le schéma actuel du musée, elle abrite encore le poney-club. J’espère que c’est une étape et que cela deviendra une salle destinée aux  expositions temporaires. C’est important parce que ce musée est petit,  on ne peut faire entrer que deux cent personnes à la fois. Mais tout cela est du ressort de  mon successeur et ami Frédéric Chappey, avec qui j’ai beaucoup d’affinités. Nous aimons tous les deux la sculpture et il en est l‘un des spécialistes éminents.

Après avoir doté Boulogne-Billancourt d’un troisième musée de sculpteurs et d’un Musée des Années 30 unique en  France, Emmanuel Bréon savoure le flot continu des visiteurs de l’Orangerie, 1500 par jour rien que pour les Nymphéas. 2500 personnes en semaine, 4000 le week-end en cas d’exposition temporaire, actuellement «  Paul Klee,  la collection, d’Ernest Beyeler  », sans file d’attente dans ce musée à l’architecture abrupte, mais qui fonctionne bien.  Avec à l’horizon très proche, après le rapprochement des Musées d’Orsay et de l’Orangerie,  la perspective d’un très  beau programme d’expositions dédiées à de grands collectionneurs.
Mais Emmanuel Bréon peut-il vraiment quitter Boulogne,  alors qu’il  traverse sa ville natale deux fois par jour dans l’autobus 72 ?