Ce sont des livres dont les médias ont parlé à la précédente «  rentrée littéraire, » des ouvrages qui furent en compétition pour les grands prix. On ne les a pas tous lus. On se dit qu’il est trop tard pour le faire. Que les titres de la prochaine «  rentrée  » les chasseront de notre esprit. Sauf si une flânerie dans la salle «  romans  » de la bibliothèque Landowski nous permet de satisfaire tardivement une vieille curiosité…

Nos richesses

Nos richesses, le titre du roman – édité au Seuil en  2017 – de Kaouther Adimi, Parisienne née à Alger en 1986, s’inspire de Les Vraies Richesses, enseigne d’Edmond Charlot, libraire-éditeur au 2 bis rue Hamani, ex-rue Charras, de cette ville. Trois personnes s’expriment alternativement dans ces pages  : la romancière  ; Edmond Charlot, dans des carnets imaginaires ; le peuple algérien.

Un roman imaginé à partir de l’histoire vraie de la librairie Les vraies richesses d’Alger

La romancière a imaginé l’histoire de «  Ryad  », jeune Algérien de Paris, «  pistonné  » par son père pour effectuer un étrange «  stage ouvrier  » consistant à vider et repeindre l’ancienne librairie Charlot que l’État algérien, qui en avait fait une bibliothèque de prêts, vient de céder à un particulier. Dans la réalité, ce local existe toujours, comme annexe de la Bibliothèque nationale. Dans la fiction, il est promis à passer du commerce des livres à celui de beignets, après son rachat par un petit restaurateur. Une mutation hautement symbolique. Une partie du livre est consacrée au triste travail de «  Ryad  » et à sa rencontre avec un vieil homme, ancien préposé aux prêts, érigé en mélancolique gardien des lieux. Cela se passe dans un Alger tout en contrastes, sous une pluie tenace, la romancière ayant l’habileté d’éviter ainsi les clichés d’une ville ensoleillée.

L’illusion d’un authentique document littéraire

On retrouve dans les «  carnets  » le vrai Edmond Charlot, le jeune homme qui, au milieu des années 1930, entreprit de réunir autour de lui «  des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue et de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer  », et pas seulement des auteurs de l’école «  algérianiste  ».

Sous la plume du supposé diariste, défilent Camus, Jules Roy, Jean Amrouche, Emmanuel Roblès, et bien d’autres dont Charlot publia les premiers écrits et qu’il rêva de réunir dans la revue L’Arche : «  11 mars 1944. Réussi à écouler les derniers exemplaires de Noces. 1225 exemplaires en six ans.  » Pour donner un tour véridique à ces pages, Kaouther Adimi a passé « un an à écumer les fonds d’archives  », assure-t-elle dans la mention de ses sources. Le plus beau compliment qu’on puisse lui faire c’est que le lecteur, oubliant momentanément qu’il s’agit de fiction, se surprend à se croire plongé dans un authentique document littéraire.

Au demeurant, la réalité sur laquelle Mme Adimi se fonde eut parfois beaucoup d’imagination. Par exemple en 1947, quand elle fait écrire ceci à Charlot, désireux que sa maison soit présente à Paris  : «  Le seul moyen pour avoir beaucoup d’espace sans se ruiner est d’acheter un bordel. Ils sont tous à vendre, depuis la loi Marthe Richard qui a interdit la prostitution.  » C’est ainsi que les éditions Charlot nichèrent quelque temps dans un ancien boxon de la rue Grégoire-de-Tours, «  célèbre pour avoir eu comme client le poète Apollinaire  ».

Nos richesses

La librairie Les Vraies Richesses dans les années 1940 – DR

Le troisième intervenant du roman s’exprime sous la forme d’un «  nous  ». Nous les Algériens qui avons défendu la France, qui «  avons participé à la bataille de Monte Cassino, à la libération des villes du Sud  », et qui en avons été bien mal récompensés par les massacres de Sétif en mai 1945 puis par les tueries du 17 octobre 1961 à Paris. De cela, sans doute inspiré par un souci d’« équilibre  » et de mise en perspective historique, dans un roman assez court, on peut se demander si ce n’est pas à la fois trop et trop peu.

Edmond Charlot une grande figure de la librairie et de l’édition française en Algérie 

Kaouther Adimi a été invitée à l’émission «  Bibliothèque Médicis » sur La Chaîne Parlementaire (LCP). Jean-Pierre Elkabbach qui la faisait parler devant deux autres auteurs, a demandé à ceux-ci s’ils connaissaient le rôle d’Edmond Charlot dans l’édition française. Non. Pourtant pas tout jeunes, ils ne savaient rien de cet homme, mort en 2004 à Pézenas, la ville du Sud où il s’était retiré. Cette ignorance, peut-être est-elle réparée dans certains de nos établissements scolaires puisque le Prix Renaudot des lycéens 2017 est allé à Nos Richesses.   

«  Vous irez aux Vraies Richesses, n’est-ce pas  ?  » Ainsi l’auteure interpelle-t-elle le lecteur à la fin du roman. On ne vous promet rien, Madame, mais on vous remercie d’avoir sorti de l’oubli une grande figure de la librairie et de l’édition françaises en Algérie.                                                             

Pour en savoir plus sur l’Edmond Charlot historique, consultez ce documentaire d’Arte.

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Jean de La Guérivière

Jean de La Guérivière

Il a choisi Boulogne pour sa retraite, en 2000, après une carrière de journaliste au service International du quotidien Le Monde. Ses séjours à la rédaction parisienne avaient alterné, en famille, avec des postes de correspondant à New-Delhi, Alger et Bruxelles. Il a publié deux romans et neuf essais, principalement aux éditions du Seuil.