A l’heure de la mutation de la SAEM en charge de l’aménagement des terrains Renault en SPL, nous avons interviewé Jean-Pierre Fourcade sur les débuts de l’aménagement des terrains Renault. L’ancien maire de Boulogne-Billancourt nous replace dans le contexte des 90-2000 à Boulogne, où l’opération du Centre-Ville mobilisait toutes les forces, et expose selon quels principes il a lancé, en 2004, le chantier du Trapèze.

L’expérience et les enseignements du Centre-Ville

e-bb : Après la fermeture en 1992, quand la Ville a-t-elle réellement pris en main l’aménagement des terrains Renault ?

Le chantier du Centre-Ville, inauguré en 2001

Le chantier du Centre-Ville, inauguré en 2001

Jean-Pierre Fourcade : Dès 1995, j’ai pensé que la direction des opérations devait incomber à la Ville, tout en lui associant des partenaires extérieurs. Mais nous n’avons pu lancer l’aménagement immédiatement, en raison du trou financier et physique du centre-ville (6,5 hectares), qui était une priorité.
Lorsque le centre-ville a été finalisé par l’inauguration de la Grand Place, j’ai fondé une association pour la préfiguration de l’aménagement. Nous étions en 2002, et elle réunissait des collectivités, des entreprises, et des acteurs de l’enseignement et de la recherche. Puis j’ai créé la SAEM en 2004 pour acheter les terrains, et j’ai nommé à sa tête Jean-Louis Subileau, qui avait une très solide expérience en la matière. À l’époque, Renault était présidé par Louis Schweitzer, avec qui je me suis très bien entendu. Je lui ai proposé de faire entrer Renault au conseil d’administration de la SAEM, mais il ne l’a pas souhaité.

e-bb : Pourquoi avez-vous opté pour le statut d’une SAEM en 2004 ?

L'Ile Seguin au temps de l'usine - Photo FR?Academic

L’Ile Seguin au temps de l’usine – Photo FR?Academic

Jean-Pierre Fourcade : Cela me permettait d’associer des partenaires tels que le Conseil Départemental et la Caisse des Dépôts. Cette opération d’aménagement était d’une toute autre mesure que celle du centre-ville, elle excédait les possibilités de Boulogne seule. J’ai également estimé que, pour une opération aussi importante, il valait mieux dissocier les comptes de la ville de ceux de l’opération…

e-bb : Comment avez-vous défini la composition du conseil d’administration ?
Jean-Pierre Fourcade
 : La ville avait la majorité des sièges, bien sûr, mais j’y ai aussi fait entrer la ville de Sèvres, avec qui nous étions en communauté, le Conseil Départemental – qui en a fait bon usage par la suite avec la Cité musicale – et des partenaires financiers.

Les principes fondateurs de l’aménagement

e-bb : Quelle était votre vision d’ensemble de cet aménagement ?
Jean-Pierre Fourcade
 : Je le fondais sur quatre grands principes :

  • Aménagement  : Ces 52 hectares étaient l’occasion de rééquilibrer l’ensemble de notre cité. La moitié du terrain disponible devait être dévolue aux équipements publics, aux voiries largement calculées et aux espaces verts (7 hectares de parc sur le Trapèze, 5 hectares de terrasse-jardin au centre de l’île, et 4 hectares de berges aménagées) pour compenser la densité du reste de la ville. Le parc de Billancourt devait également servir de bassin d’expansion des eaux en cas de crue. Je regrette beaucoup que le maire actuel songe à l’amputer en y installant un terrain de sport.
  • Mixité  : C’était l’occasion de rattraper notre retard en matière de logement social. Ce nouveau quartier devait en compter 30 %, mais la mixité consistait aussi en une bonne répartition des activités et des équipements de proximité. C’est aussi pour cette raison que, sur les conseils de l’architecte Christian Deviller, je voulais lancer la rénovation de la cité du Pont de Sèvres en même temps,
  • Rayonnement : Par l’implantation d’emplois privés dans les secteurs innovants et la programmation culturelle, artistique et scientifique des équipements, le quartier devait intensifier le rayonnement de Boulogne.
  • Transport : Nous voulions donner la priorité aux circulations douces et au transport en commun. À l’époque, nous avions un projet de transport en site propre qui aurait dû relier le métro au tramway sur l’autre rive. C’était avant le Grand Paris Express… Nous avions aussi prévu l’installation de parkings à vélos.
Le parc de Billancourt, 7ha, est aussi un bassin d'expansion des eaux au bord de la Seine

Le parc de Billancourt, 7ha, poumon vert du quartier, est aussi un bassin d’expansion des eaux au bord de la Seine

e-bb : L’île Seguin avait un statut à part, la Ville a dû l’acheter : pourquoi et comment ?
Jean-Pierre Fourcade
 : Mais, par l’intermédiaire de la SAEM, la Ville a dû acheter tous les terrains ! Elle les revendait au fur et à mesure. Ce qui fait la spécificité de l’île Seguin, c’est son histoire et sa configuration : une île, très bâtie, inscrite dans une boucle de la Seine entre les coteaux et la ville. L’ère industrielle de l’île Seguin était passée, mais je ne voulais pas banaliser le site comme c’est arrivé à d’autres îles alentour ; il fallait lui conserver son caractère exceptionnel. C’est pourquoi, avec ma majorité, nous avons porté le projet d’île des deux cultures : un pôle artistique, un pôle scientifique, couplé avec un volet d’enseignement, et un vaste parc de 4 hectares.

e-bb : Pierre Gaborit et Pierre-Christophe Baguet vous reprochent tous deux d’avoir à payer pour les équipements publics et d’avoir fixé des droits de participation trop bas aux promoteurs, que répondez-vous ?
Jean-Pierre Fourcade
 : Ce sont deux sujets distincts.
Je n’ai jamais été d’avis que les promoteurs paient pour les équipements publics et je l’assume. De plus, si la Ville finançait les équipements, c’était en contrepartie du parc, de droits pas trop élevés et d’une limitation des hauteurs. Je n’ai pas voulu refaire un Pont de Sèvres sur les terrains Renault, j’avais déjà eu beaucoup de mal à me laisser arracher la tour Nouvel !
Par ailleurs, il faut se remettre dans le contexte : mon objectif était d’aller vite, pour éviter un second centre-ville. Mais honnêtement, les promoteurs pas plus que moi ne pensaient que l’aménagement irait si vite, et que les opérations se vendraient aussi cher. Personne ne prévoyait ce résultat au début ; pouvez-vous imaginer que la moyenne d’âge des acheteurs du Trapèze est de 27 ans ?

Les aléas d’un projet sur le temps long

e-bb : Tout au long de son premier mandat, Pierre-Christophe Baguet a répété que vous aviez prévu un décalage temporaire entre recettes et dépenses à hauteur de la ligne de trésorerie de 115 millions d’euros qu’il avait ouverte à l’époque. Qu’en était-il ?

Jean-Pierre Fourcade

Jean-Pierre Fourcade

Jean-Pierre Fourcade : Il a raison. Dans une telle opération, il est normal de recourir au préfinancement, comme je l’ai fait pour construire le Pont Barani et les parkings. Le succès remporté par la vente des logements a permis de reculer le recours à l’emprunt, mais tant qu’il est équilibré par des prévisions de recettes, un emprunt n’a rien d’anormal.

e-bb : Comme le maire actuel, vous avez dû faire face à des blocages juridiques, qui ont retardé ou compromis des projets. Pouvez-vous revenir sur ces événements ?
Jean-Pierre Fourcade
 : Les blocages ont été somme toute peu nombreux. Pinault les a invoqués pour justifier son retrait mais, comme je l’explique dans mon livre, c’est surtout qu’il avait changé de projet. C’est bien un recours qui a eu raison de l’hôtel, dans un contexte de crise économique qui ralentissait les investissements. Un recours a aussi retardé l’installation de l’Université américaine de Paris et, comme entretemps son directeur avait changé et ne voulait plus quitter la capitale, le projet ne s’est pas fait.
J’ajoute que la résidence pour chercheurs et artistes prévue sur l’île Seguin n’a, elle, jamais fait l’objet de recours, mais jusqu’à ce jour mon successeur en a différé la construction.

e-bb : Si vous deviez procéder à l’aménagement des terrains Renault aujourd’hui, feriez-vous les mêmes choix qu’à l’époque ?
Jean-Pierre Fourcade
 : Dans l’ensemble, oui. Peut-être qu’au lieu d’une SAEM je mettrais en place un partenariat public-privé (PPP), comme l’a fait Devedjian pour la Cité musicale, mais ça n’existait pas à l’époque. Il y avait des METP, qui étaient contestés. À la vérité, tous les outils peuvent être bons si on les maîtrise bien.
Je suis heureux de suivre le développement de ce quartier, qui compte déjà plus de 5 000 habitants et qui est bien vivant. La Cité musicale, située aux antipodes de la Philharmonie de Paris, est appelée à un grand succès. Je siège encore au comité stratégique de la société du Grand Paris, pour suivre l’aménagement du Grand Paris Express : les travaux de la ligne 15 Sud, qui aura une station à Boulogne, ne vont pas tarder à débuter !