La restauration des deux pavillons japonais du Jardin Albert-Kahn, entreprise par le Conseil départemental des Hauts-de-Seine, a commencé en octobre 2015. Après avoir été démontés et fait l’objet de recherches scientifiques, ces bâtiments seront achevés fin juillet 2016. Après avoir assisté à la pose de la première pierre du futur musée, nous sommes allés rencontrer les charpentiers japonais spécialement venus pour l’occasion. 100 ans après, ils refont le voyage d’un mystérieux prédécesseur.

Une rencontre conduite par le destin

La restauration s’est réalisée par une collaboration entre deux entreprises : Cénomane, près du Mans, mandataire du marché, et Yamamoto Kogyo, l’entreprise de Kyoto à qui est sous-traitée l’opération. Actuellement 5 charpentiers japonais spécialistes de l’architecture traditionnelle travaillent sur ce chantier : Maître Shibukawa et M. Neriki, employés de Yamamoto Kogyo, M. Kawahara, charpentier en freelance, M. Shiota et M. Mineji, envoyés par Miyagawa Yane Kogyo, une entreprise de couverture de Kyoto. Dans cette équipe, on compte un architecte français, Renaud Vergnais, qui, après avoir étudié l’architecture traditionnelle dans une université japonaise, a fait un stage à Yamamoto Kogyo et maîtrise la langue japonaise. Il travaille non seulement comme charpentier mais aussi comme interprète entre les ouvriers, les autres Français et ses collègues japonais, et facilite toutes les communications sur le chantier.

De gauche à droite en arrière, M. Vergnais, architecte, M. Shiota et M. Mineji, charpentiers de toit, Maître charpentier Shibukawa ; devant M. Neriki à gauche et M. Kawahara, charpentiers de bâtiment.

De gauche à droite en arrière, M. Vergnais, architecte, M. Shiota et M. Mineji, charpentiers de toit, Maître charpentier Shibukawa ; devant M. Neriki à gauche et M. Kawahara, charpentiers de bâtiment.

Ce projet a demandé à ceux qui y participent quelques efforts afin de franchir les gouffres culturels entre la France et le Japon, et de bien mettre en œuvre les opérations. Dans l’architecture traditionnelle japonaise, en bois, il est considéré comme nécessaire de renouveler les matériaux dans un intervalle de 20 à 30 ans pour conserver l’intégrité d’un bâtiment. Or en France, on construit généralement les bâtiments solides en pierre, censés durer plusieurs siècles. Ces deux traditions engendrent deux attitudes totalement différentes par rapport à la restauration des patrimoines bâtis. Les artisans japonais ont été très étonnés de savoir que la restauration à la française comprend le nettoyage ou le rafraîchissement des parties vieillies et salies : dans leur pays, on essaie de reproduire le plus fidèlement possible ce qu’était le bâtiment avant la restauration, et de laisser les parties salies ou abîmées tant qu’elles ne sont pas problématiques pour la structure. Leur avis pouvait donc diverger de celui des architectes français responsables de cette restauration, Guy Latour, Agnès Latour et Jean Sebastien Cluzel, mais ils se sont fait fort de respecter l’avis de chacun, et ont introduit les avantages de ce que disaient les autres pour prendre des décisions dans les travaux.

Maître Shibukawa et M. Neriki ont une longue carrière de charpentier spécialisé en architecture de pavillon de thé pour l’un, de temple et de sanctuaire pour l’autre, et avaient déjà travaillé à la restauration de vieilles habitations traditionnelles. Mais c’est leur premier voyage à l’étranger, et ils nous ont confié leur embarras lorsqu’ils ont été invités à participer à ce projet dont le calendrier leur semblait trop court. Les réticences de Maître Shibukawa se sont dissipées lors de la visite du site en avril 2015, avec M. Vergnais. « Dès que j’ai vu les bâtiments, j’ai senti une sorte de passion qu’y a imprimée celui qui les a construits, et j’avais envie de lui répondre en leur donnant une nouvelle vie par mes propres mains. » Plus le chantier avançait, plus il s’est senti comme appelé par ces bâtiments. Comme si le destin avait voulu qu’il devienne le Maître charpentier de cette restauration.

Le charpentier de toit en train de travailler sur la porte du village japonais. « Kokera-buki » (toiture en bardeaux), cette technique coûteuse pour poser et pour entretenir n’est plus utilisée que pour les bâtiments des grands temples et sanctuaires, comme le fameux Pavillon d’or de Kyoto.

Le charpentier de toit le couvreur en train de travailler sur la porte du village japonais. « Kokera-buki » (toiture en bardeaux), cette technique coûteuse pour poser et pour entretenir n’est plus utilisée que pour les bâtiments des grands temples et sanctuaires, comme le fameux Pavillon d’or de Kyoto.

Mystère de l’architecture composite

Ces deux maisons ont pour Maître Shibukawa une grande caractéristique : « Leur design n’a pas de cohérence. »

Dans la culture japonaise, on hiérarchise trois styles différents selon le « shin-gyo-so ». Shin est le style le plus formel, à la recherche fidèle de la tradition stricte, placé le plus haut, alors que de gyo à so, on se permet de plus en plus de liberté. En architecture, cette trilogie peut correspondre aux trois types de bâtiments : shin, au shoin-zukuri (style de bibliothèque) le plus formel des temples et des sanctuaires, gyo, au shoin-zukuri des habitations communes, où celui-ci est moins strictement respecté que le premier pour les raisons pratiques, so, au sukiya-zukuri, le style représenté par l’architecture du pavillon de thé, qui permet des variantes du premier style auquel on ajoute des fantaisies artistiques.

On a supposé que les deux bâtiments japonais d’Albert-Kahn avaient été démontés et transférés à Boulogne après avoir été construits au Japon comme une résidence ordinaire. Ils auraient donc dû être conçus dans le style gyo, shoin-zukuri des habitations normales. Or ce n’est pas le cas, ils présentent un style mixte, et cette incohérence paraît étrange à ceux qui sont habitués à voir les maisons traditionnelles japonaises.

En fait, comme les charpentiers l’ont découvert pendant les travaux, ces maisons n’ont pas été transférées du Japon après leur première construction. Elles ont été bâties à Boulogne même. Les maisons, malgré leur forme résidentielle, sont marquées en partie par le style sukiya-zukuri, en partie par le style très formel de shin, shoin-zukuri des temples et des sanctuaires. Par exemple, le bâtiment de l’ouest a un cabinet de travail très fidèle à la tradition, relevant du style shin. Quant au bâtiment de l’est, on y trouve des caractéristiques du pavillon de thé, dépourvu d’engawa (couloir périphérique), mais il n’est pas doté de foyer au sol, ni de lavoir, les deux éléments capitaux pour un pavillon de thé. On ne peut par conséquent lui attribuer un style défini.

Le cabinet de travail du bâtiment de l’ouest. Il présente le style « shin » (qui s’écrit en caractère chinois qui veut dire « authentique »), le style architectural du temple et du sanctuaire.

Le cabinet de travail du bâtiment de l’ouest. Il présente le style « shin » (s’écrit en caractère chinois qui veut dire « authentique »), le style architectural du temple et du sanctuaire.

En plus de ce mélange des styles, on relève d’autres anomalies : il manque certains équipements indispensables à la vie quotidienne, et d’autres qui n’existent que pour la forme. Par exemple, le bâtiment de l’est a une salle de bain, mais elle ne peut pas être réellement utilisée parce qu’elle n’est pas équipée de foyer ; le bâtiment de l’ouest n’a pas d’entrée, et on ne peut pas le fermer à clé. Ce dernier a également des toilettes sans trace d’utilisation.

Nous pouvons ainsi dire que les deux maisons japonaises du Jardin Albert-Kahn sont des architectures composites. Maître Shibukawa pense qu’elles n’ont pas été conçues pour être habitées, mais pour représenter l’esprit de l’architecture japonaise.

Qui était le maître charpentier Suzuki ?

Ce mélange des styles suggère que le charpentier qui les a conçues et réalisées avait des connaissances étendues de l’architecture traditionnelle, et avait une grande maîtrise technique. Le fait qu’il ait appartenu à l’élite des charpentiers peut être constaté également par les traces de kiku-jutsu laissées sur les bois. Le kiku-jutsu est une sorte de système géométrique établi au Japon pour faire les plans et les réaliser.

Selon les archives, le maître qui a construit ces bâtiments s’appelait Suzuki, et venait de la préfecture de Kanagawa. C’était sûrement un charpentier originaire de la région de Tokyo, parce que l’intervalle entre les deux piliers correspond au standard de cette région. Maître Shibukawa, en retirant lui-même les clous que Maître Suzuki a plantés l’un après l’autre, imaginait d’après les traces des clous les pensées et les sentiments de son confrère venu bâtir ces maisons si loin de son pays il y a plus que 100 ans.

L’outil traditionnel de « sumi tsuke » : on peut tracer une ligne droite très fine et marquer les points à clouer, couper, etc. En regardant les traces laissées sur les bois, les charpentiers expérimentés comme Maître Shibukawa savent estimer la compétence du maître charpentier.

L’outil traditionnel de « sumi tsuke » : on peut tracer une ligne droite très fine et marquer les points à clouer, couper, etc. En regardant les traces laissées sur les bois, les charpentiers expérimentés comme Maître Shibukawa savent estimer la compétence du maître charpentier.

Le démontage a permis quelques découvertes : le nom du fournisseur des bois japonais, l’itinéraire des bois qui ont été débarqués au Havre, et l’origine de la construction – Boulogne. Mais on ne sait toujours pas pourquoi et par qui elles ont été offertes à Albert Kahn. Ce cadeau au banquier boulonnais, qui comptait quelques relations dans la famille impériale, provient-il de l’Empereur Akihito ? Ou fut-il le fait du milieu des affaires de Tokyo, poussés par le gouvernement de l’époque ? S’agit-il d’un geste de remerciement pour ce banquier d’origine juive qui avait fait acheter par ses confrères les obligations d’État émises par le Japon lors de la guerre contre les Russes ? On fait de nombreuses hypothèses, mais rien n’est prouvé.

Quoi qu’il en soit, à l’époque où n’existaient ni avion, ni internet, et où très peu de Japonais franchissaient les océans pour arriver en Europe, Maître Suzuki devait, sans aucun doute, avoir eu un engagement très fort pour venir travailler à Boulogne. Maître Shibukawa nous confie : « C’est juste mon intuition qui parle, mais je crois que le charpentier ou les charpentiers qui ont construit ces maisons avaient plaisir à travailler ici, accueillis très gentiment par Albert Kahn et son entourage. Je le pense parce que nous, actuellement, sommes très bien reçus par les gens qui travaillent dans ce projet et que nous travaillons avec grand plaisir. »

Le toit du bâtiment de l’est. Les bardeaux sont fabriqués en bois de « sawara », Chamaecyparis pisifera, une variété de cyprès, et d’une épaisseur de 3 mm, de longueur de 24 cm et de largeur de 5-15 cm. Ce bois, une espèce propre au Japon, ayant la souplesse et la résistance contre l’humidité, est l’un des bois favoris pour kokera-buki.

Le toit du bâtiment de l’est. Les bardeaux sont fabriqués en bois de « sawara », Chamaecyparis pisifera, une variété de cyprès, et d’une épaisseur de 3 mm, de longueur de 24 cm et de largeur de 5-15 cm. Ce bois, une espèce propre au Japon, ayant la souplesse et la résistance contre l’humidité, est l’un des bois favoris pour kokera-buki.

La fin des travaux approchant, la structure de chaque maison est remontée, et les toits kokera-buki (couverture en bardeaux) ont été remarquablement refaits. C’est une des ambitions de ce projet de reproduire ce qu’étaient les maisons japonaises à l’époque de construction. Leurs toits, réparés plusieurs fois avec des bois français et la technique française, ont été très abîmés, et ont laissé tomber des gouttes de pluie à l’intérieur des maisons. Cette fois-ci, on les répare avec des bardeaux directement importés du Japon, posés selon la technique traditionnelle.

Les bardeaux ont la surface volontairement irrégulière pour laisser couler de l’eau. Au Japon, pour cette taille de bardeau, il faut les changer tous les 15-20 ans. Mais d’après l’état des autres bois qui avaient une vie plus longue qu’au Japon à Boulogne, Maître Shibukawa pense que la toiture durera plus longtemps, à peu près 25 ans.

Les bardeaux ont la surface volontairement irrégulière pour laisser couler de l’eau. Au Japon, pour cette taille de bardeau, il faut les changer tous les 15-20 ans. Mais d’après l’état des autres bois qui avaient une vie plus longue qu’au Japon à Boulogne, Maître Shibukawa pense que la toiture durera plus longtemps, à peu près 25 ans.

Quand nous sommes entrés dans la tente qui protège le bâtiment en travaux, le parfum du bois enivrant nous a transportés dans une forêt de conifères. Même au Japon, il est rare de rencontrer un toit qui vient d’être si joliment achevé. Albert Kahn, il y a un siècle, l’a-t-il observé et l’a-t-il senti de près aussi ? Serait-il content de voir que la graine des échanges culturels internationaux qu’il a semée à Boulogne a bien grandi, et que la plante étend ses branches nouvelles autour de ses maisons japonaises ?

Venez voir et savourer, lorsque les bâtiments seront rouverts au public, les techniques splendides des artisans japonais qui leur ont donné une nouvelle vie, en s’inscrivant dans la volonté du Maître Suzuki et la passion d’Albert Kahn pour le Japon.

Pour le bâtiment de l’ouest, le toit supérieur est en chaumes, et refait par des artisans français. Le toit inférieur est en kokera-buki, comme le double toit du bâtiment de l’est.

Pour le bâtiment de l’ouest, le toit supérieur est en chaumes, et refait par des artisans français. Le toit inférieur est en kokera-buki, comme le double toit du bâtiment de l’est.