Il y a un peu plus d’un an, ma bicyclette m’emmenait découvrir le quartier du Trapèze. Au détour d’une rue, je rencontrai des « pilgrim fathers » prenant l’apéritif sur des balcons surplombant des terrains en construction, je parcourus des espaces verts embryonnaires, j’attendis que des feux tricolores clignotants sans fin changent de couleur, et je fis connaissance avec une Tour qui menaçait de nous couper définitivement la vue des collines de Meudon.

Par le mouvement incessant dans lequel il s’inscrivait, ce lieu m’évoquait le Berlin de l’après-Chute du Mur. Un lieu en devenir, qui ne pouvait que susciter mon intérêt.

Ma première visite s’était donc achevée par la certitude qu’elle ne serait pas sans suite. Aussi, quand l’opportunité se présenta récemment de parcourir à nouveau le Trapèze en compagnie d’un architecte DPLG, je l’acceptai immédiatement. La perspective d’une promenade accompagnée d’un professionnel indépendant car n’ayant pas participé aux chantiers, me semblait en effet être le meilleur moyen d’aborder à nouveau ce lieu.

François Blin est l’un des associés fondateurs d’une agence d’architecte parisienne. Spécialisé dans le logement social, son activité l’amène souvent à travailler en banlieue limitrophe de la capitale. Ceci étant, sa découverte de Boulogne résulte surtout d’évènements de sa vie personnelle, et il ne cache pas que sa vision de cette ville, lorsqu’il en fit la connaissance, était négative : elle présentait tous les inconvénients de Paris, sans les avantages. Notre récent entretien allait être l’occasion de trois révélations : un, le Trapèze n’était pas sans analogie avec l’architecture haussmannienne. Deux, la tour Horizon dessinée par Jean Nouvel pouvait être comparée à une forme d’église moderne. Trois, au cours des dernières années, la vision de mon interlocuteur sur Boulogne s’était totalement inversée.

Le baron Haussmann aurait mérité d’être boulonnais

En bon exemple d’architecture à la française, le quartier du Trapèze s’inscrit dans une logique d’ordonnance. En cela, et quand bien même sa construction n’a été gouvernée par aucune considération militaire ou de salubrité, il n’est pas totalement éloigné des principes ayant prévalu à l’érection des quartiers haussmanniens. En effet, dans les deux cas, les constructions ont suivi un ensemble de critères cohérents même si appliqués de manière différente.

"Ils ont tellement creusé les balcons que cela fait un peu gruyère"

Dans le quartier du Trapèze, cette organisation se retrouve dans la présence d’axes de distribution que sont le Cours de l’Ile Seguin et le Parc de Billancourt, colonnes vertébrales rappelant aussi bien les voies des camps romains que les allées centrales des « mails », de centres commerciaux américains.

Elle passe aussi par l’organisation des immeubles autour d’îlots de verdure constitués d’arbres à grand développement que l’on devine plus que l’on ne voit à partir des axes de distribution. Enfin, elle se matérialise par des immeubles, qui, sans présenter la répétitivité de leurs ancêtres haussmanniens, possèdent des traits communs évidents : des façades simples, le recours à des matériaux pérennes tels le bois, des gabarits cohérents, structurés autour de hauteurs d’environ 5 à 6 étages, suivis, pour les immeubles plus hauts, d’une montée en « attique », c’est-à-dire en retrait, pour éviter les impressions de vertige limitées aussi par la présence de balcons creusés plutôt que débordants. Tout ceci n’empêchant pas bien sûr les exceptions, passant notamment par la couleur.

François, tout en saluant cette cohérence, ne manque pas de me faire part de certaines critiques : par exemple, il trouve les îlots légèrement trop fermés, et manquant parfois d’aération. De même, tous les immeubles ne sont pas forcément à son goût, par exemple à cause de leur couleur. Enfin, devant une construction présentant des balcons bariolés, et tout en en reconnaissant l’originalité, il s’interroge sur le risque de reflet à l’intérieur des appartements, risque qui n’a peut-être pas été anticipé à la conception, et qui peut gâcher l’habitabilité de l’endroit.

"Chérie - viens voir, fait rose dans le salon!"

La Tour Horizon : une église moderne

Une fois la cohérence du quartier passée en revue, François s’arrête alors sur ce qu’il appelle les digressions. A nouveau, ici, l’approche n’est pas nouvelle : dans un ensemble normé, il n’est pas rare de trouver quelques points de focalisation. Dans le passé, ces points étaient souvent constitués par des églises. Dans le cadre du Trapèze, la déclinaison la plus immédiate de cette notion est la Tour Horizon.

La Tour est constituée de trois niveaux en crénelage. L’objectif est sa dématérialisation progressive. Le premier niveau est un bloc de béton gris. Socle ancré dans le sol, des sculpteurs sont intervenus directement dans la matière brute pour lui donner sa forme qui rappelle celle d’un rocher. Le deuxième niveau est constitué d’une alternance de baies vitrées et de panneaux opaques rouges. Comme le dit François, « plus on va vers le ciel, plus la Tour s’efface ». Le troisième niveau, entièrement constitué de verre, en est la preuve ultime.

Bien sûr, François accepte que le bâtiment ne plaise pas d’un point de vue esthétique. Mais, comme il dit, le moins qui puisse être fait est de ne pas se laisser emporter par le subjectif. Il souligne à nouveau la cohérence du bâtiment dans l’ensemble et l’illustre par une comparaison, cette fois-ci avec le Centre George Pompidou, qui, tout en en reconnaissant les qualités esthétiques, est un OVNI, une aberration dans son environnement. Que l’on aime ou pas la Tour Horizon, elle s’inscrit parfaitement dans le sien, qu’il soit géographique de par le quartier, ou historique quand on la replace dans la tradition d’innovation architecturale dans laquelle s’inscrit aussi Boulogne-Billancourt.

Paris a tout à envier à Boulogne

C’est sur cette ville dans son ensemble que François et moi finirons notre entretien. Je lui demande de revenir sur son changement d’avis concernant Boulogne, qu’il définissait il y a quelques années comme la synthèse de tous les désagréments parisiens. Il m’explique d’abord les strates de l’urbanisme : Paris et ses îlots fermés, protégés par les façades des immeubles. Puis la première couronne, avec la reprise des gabarits parisiens mais légèrement plus ouvert, et le végétal qui commence à apparaître. Enfin la deuxième couronne, avec plus de tamis et des artères qui s’effacent peu à peu.

Dans cette typologie, Boulogne, qui appartient à la strate intermédiaire, lui semble s’être arrêtée en route. C’est probablement sa diversité qui en est la cause. Un centre clairement défini, encadré de quartiers marqués, avec leur vie propre et leur bienvenue mixité. D’après François, le Trapèze, comme un faubourg proche, dans l’esprit, de ce que fut le XVème arrondissement en son temps, participe à cette construction.

Bref, contrairement à Paris, qui, d’après François, est devenue au cours des dernières décennies, une ville-musée, Boulogne a su maintenir une âme, voire même la développer.

A nous, ses habitants, de faire en sorte qu’elle la conserve !