Cette semaine, le cinéma Landowski remet à l’affiche le documentaire de Michael Radford sur Michel Petrucciani (2011). Alors on ressort notre critique de l’époque. Pour les fans, c’est à voir !

C’était un jour d’été où on ne travaillait pas, mais ce n’étaient pas les vacances. Dehors, le monde était inerte : pas une brise, pas un bruit. Il faisait chaud, on avait tout fermé et on baignait dans une pénombre fallacieusement fraîche. Et puis le disque s’est lancé, l’ouverture de September Second, un transport immédiat, pour on ne sait où, pas important, un survol des touches, des accents de batterie parfaits, j’avais douze ans et je venais de faire la connaissance de Michel Petrucciani, silhouette floue, violette, sur une pochette de disque. Avec un copain du collège, on a dû passer deux ans à s’obstiner à massacrer September Second. Nos pères respectifs, à eux deux, possédaient toute la discographie du pianiste, qu’on s’échangeait à la récréation. Et puis 1999. C’était en janvier, je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours retenu que c’était l’été, encore.

Petrucciani ne jouait pas que du piano

Pour les fans sans prétention de Michel Petrucciani, le documentaire de Michael Radford est un cadeau. Projeté cette semaine au cinéma Landowski, il nous plonge dans sa vie, le ressuscite tant il crève l’écran, le révèle aussi à ceux qui ne le connaissent pas.
D’images d’archives en témoignages, de Paris à New York, des musiciens à la classe impeccable du jazz (Victor Jones !) aux mauvaises fréquentations tout droit sorties d’une étude d’Howard Becker, on découvre un homme d’exception, en toute chose. Un homme qui choisissait ses femmes comme ses pianos, avec une assurance jamais déroutée, et qui a décidé, tout de suite, de braver la vie, d’en tirer le maximum quoi qu’il en coûte. Vingt années de folie, à rendre les rêves réels, à côtoyer les plus grands jazzmen au premier rang desquels il était : « la meilleure main droite du monde, » le maître-étalon de Blue Note, le sauveur de Charles Lloyd, le coup de foudre abattu en plein concert sur Francis Dreyfus… Tout y passe, et tout est aussi vrai que ceux qui y croient.
Un homme d’exception qui travaillait à sa propre légende, ce qui donne lieu à de belles contradictions, joyeuses, tout au long du film. Un homme d’exception qui ne se laissait porter que par ceux en qui il avait une absolue confiance, qui se mettait tout entier dans leurs mains, instaurant des rapports d’exception eux aussi, bouleversants. Un homme dont les souffrances permanentes n’étaient soulagées que par le jeu, quitte à s’y faire encore plus mal. Un homme d’exception qui craignait la mort et qui de l’avis général s’est jeté dans ses bras.

 

Le pianiste incomparable voyait d’abord dans le clavier un large sourire de défi

Le documentaire de Michael Radford est une espèce de chronique en patchwork de cette vie-là, un perpétuel mouvement, des juxtapositions, des contradictions, de furtives images de l’impossible aussi, pour dire une personnalité diffractée, irrésistiblement séduisante, mais pouvant être terriblement blessante. Il fallait bien que la douleur sorte. L’ensemble présente les limites de l’exercice, mais il est servi par les témoins, leur aptitude à raconter et à broder, à éluder ou à exhiber, selon les cas, les facettes de Michel Petrucciani. On retient la gouaille de son accordeur, le bonheur indescriptible du musicien au piano, les yeux mis-clos, ivre de musique, et cette description insolite d’un compagnon des 400 coups : « A treize ans, il avait le son d’un pianiste noir de 38 ans, paumé dans un bar du Nouveau Mexique. » L’anglais a une ressource qui nous manque pour cette fois : il n’avait pas le son, he sounded, lui, tout entier, confondu avec le piano.

Les mélomanes exigeants, les initiés, les privilégiés des festivals de jazz qui l’ont fréquenté à loisir regretteront que la part soit ainsi faite au phénomène plutôt qu’aux subtilités de son jeu. A ceux-là, je ne conseillerai qu’une chose : ne gâchez pas le plaisir des autres et, dans la pénombre d’un jour d’été, branchez-vous sur September Second.

Au cinéma Landowski, dimanche 12 avril à 20h30, mardi 14 avril à 21h.