Le cinéma Landowski programme cette semaine Poulet aux prunes, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Une fable d’automne, douce et mélancolique, frémissante comme un cœur qu’on afflige.

Fleurs et fontaine dans le jardin d'Iran

Nous sommes en Iran, sous le Shah. Un Iran onirique, sous la lumière dorée ou rasante, avec des fleurs à profusion, des étoiles étincelantes et des paysages somptueux. L’ensemble, que l’on survole porté par les notes philharmoniques d’Olivier Bernet, est rehaussé du trait élégant et sûr de certaine dessinatrice. Ce décor alterne avec les pavés mouillés sur lesquels courent des chaussures toujours filmées au ras du trottoir, les mêmes fleurs soudain étouffantes, comme artificielles, et la lumière livide, selon le regard que l’on porte sur eux.
Une voix off, à l’élocution légèrement aristocratique, se propose de nous conter l’histoire de Nasser Ali Khan, selon le protocole millénaire des contes : « Yeki boud, yeki naboud… » (il y avait quelqu’un ou il n’y avait personne).

Mathieu Amalric et Golshifteh Farahani dans Poulet aux prunes

Il y avait donc en Iran, en 1958, un musicien virtuose dont la femme, dans un accès de colère et de jalousie, avait brisé le violon. Il y avait en Iran, en 1958, dans la même ville, une jolie femme aux yeux baissés, les traits à peine marqués par les ans. Mais lorsque Nasser Ali hèle la belle Irâne, son amour de jeunesse, il n’y a plus personne : elle ne le reconnaît pas.

Aux prises avec un marchand opiomane

Le musicien cherche un nouvel instrument qui renfermerait… quoi ? Une âme ? un souffle ? la musique vivante ? Il cherche, et ne trouve pas, finit par acquérir un Stradivarius de toute beauté à un marchand opiomane survolté, et le repose au bout de trois notes. La musique ne vient plus, le violon ne résonne plus. Dégoûté de la vie, exaspéré par sa femme, la cassante Faringuisse, désintéressé de ses enfants qui lui ressemblent trop ou trop peu, Nasser Ali décide de mourir.
Il se couche, cela prendra huit jours. Huit jours narrés par cette voix mystérieuse, qui nous transporte à travers le temps et l’espace, de la demeure en pierre d’un vieux maître à une mansarde d’étudiant où une jeune fille, les bas mouillés de pluie et le visage en larmes, achève des adieux déchirants ; de l’Iran fleuri de 1958 à une banlieue américaine (trop) sucrée aux couleurs de l’american way of life des années 70 ; de la chambre de la mère à la chambre du fils. Huit jours ponctués par la dernière tentative de Faringuisse pour ramener à la vie ce mari qu’elle aime passionnément en secret : elle lui concocte son plat favori, un poulet aux prunes.

Un instant, la voix du conteur prend corps. On ne vous en dira pas plus, mais qui mieux que… pourrait nous raconter l’histoire des morts ?

Chiara Mastroianni ou la mélancolie

Les personnages sont tantôt profondément humains, tantôt traités comme des pantins, imitant les raccourcis d’une vignette de bande dessinée.
On pense que la jolie jeune fille s’appelle Irâne, que le violon est brisé, et l’on se souvient alors qu’un jour, en Iran, un jour que Nasser Ali ne verra pas, la musique fut interdite.
Telle est la substance de cette fable adaptée de l’un des albums de Marjane Satrapi, qui en fait un récit plein de surprises et de références, humoristique et désespéré à l’image de la fille de Nasser Ali devenue adulte.
Le film est admirablement servi par un casting impeccable : Mathieu Amalric en musicien désolé, Golshifteh Farahani – repérée dans A propos d’Elly, en amour perdu, Maria de Medeiros en amoureuse éperdue, Isabella Rossellini en maîtresse-mère, Chiara Mastroianni en fille désolée, Djamel Debouze pour un double rôle au service de la fantaisie, et le conteur bien sûr, Edouard Baer, sans oublier de seconds rôles parfaitement interprétés.

EDIT : le film est projeté jusqu’au mardi 8 novembre inclus au cinéma Landowski.