Quels sont les critères des bibliothécaires pour mettre en valeur certains titres sur les tables-présentoirs de la salle «  Littérature et fiction  » de la bibliothèque Landowski ?

Il faudrait s’en enquérir un jour.  Ce ne sont pas nécessairement des nouveautés  ; il y a des livres «  élitistes  » qui, fatalement, figurent souvent comme «  disponibles  » dans le catalogue des bibliothèques en ligne. Tout le contraire des romans à gros tirage, toujours en tête des «  meilleures ventes  » dans le classement des hebdomadaires, ceux qui n’ont rien à voir avec la Littérature, mais auxquels les libraires doivent beaucoup, et c’est très bien comme ça. Celui que vous êtes venu emprunter appartient à cette deuxième catégorie. Il figure parmi les 62 «  résultats de recherche  » au nom de son auteur dans le catalogue. C’est un roman que vous n’achèteriez pas mais que vous voulez lire par curiosité, pour voir comment il est fabriqué, comment il «  fonctionne  ». Les bibliothèques sont aussi faites pour ce genre d’économie.

 

Un récent « Coup de coeur des bibliothécaires » décerné à   « Belle du Seigneur« 

 

Seulement, vous commencez par flâner entre les rayonnages pour caresser du regard les «  vrais livres  ». Un volume attire votre attention, à cause d’un petit ruban  : «  Coup de cœur des bibliothécaires  ». Bien sûr, vous connaissez déjà «  Belle du Seigneur  », mais ce «  coup de cœur  » décerné à un vieil ouvrage vous pousse à vous installer dans le salon de lecture moquetté de rouge, histoire de retrouver au passage le bonheur de certaines pages.

 

Belle du Seigneur aux éditions Folio

 

 

« Belle du Seigneur  » c’est à la fois le roman de la judéité, celui de l’amour fou et une satire des organisations internationales.

 

«  Belle du Seigneur  », c’est à la fois le roman de la judéité, celui de l’amour fou et une satire des organisations internationales. Avec des dialogues percutants et des monologues fleuves sur des dizaines de pages sans ponctuation alignées avec un souffle en comparaison duquel les imitations du «  Nouveau Roman  » ont fait figure de simples exercices de style. Tout ce qui a trait à la judéité, traitée sur le mode farfelu, peut désorienter et lasser le non-initié. On n’ose pas penser que cette judéité explique entièrement la névrose de Solal, le personnage central, qui se sent «  condamné aux travaux d’amour forcés à perpétuité  » avec Ariane son amante adultère. «  Il y avait des vérités qu’il valait mieux garder pour soi  », se dit Solal, sûr qu’Ariane «  finirait par s’apercevoir qu’il n’était pas le bien suprême, nécessaire et suffisant  ». Toute la force du roman vient de ce que l’auteur ose dire ces vérités-là après avoir relaté la naissance d’une passion.  Très longue relation. Très risquée aussi sous une plume qui ironise  : «  L’amour en ses débuts  : monotone pour les autres, pour eux si intéressant.  »

Solal, Français sous-secrétaire général de la Société des Nations à Genève à la fin des années 1930, se tient en fait pour le «  sous-bouffon général  » d’une organisation impuissante contre la montée du nazisme en Allemagne. D’où des pages d’une férocité inouïe sur les fonctionnaires internationaux, avec en prime une charge contre l’innocente Belgique (patrie du mari cocufié) dont on se demande ce qu’elle avait bien pu faire à l’auteur.

 

Tout sur l’auteur de  « Belle du Seigneur »  dans l’édition de La Pléïade

 

En rayon, à côté des 845 pages de l’édition originale de 1968, objet du «  coup de cœur  » dans son jus NRF Gallimard, il y avait le même titre dans l’édition «  Bibliothèque de la Pléiade  » de 1986, avec son appareil critique. Vous vous levez pour l’échanger contre le premier volume, curieux de savoir ce qu’en dit la préface de Christel Peyrefitte. Une belle préface, digne de ce «  roman illuminé de jeunesse dont l’auteur était âgé de soixante-treize ans et vivait à Genève avec sa femme retranché du monde et de ses modes intellectuelles  ». Vous poursuivez votre lecture «  en diagonale  » jusqu’à la chronologie de l’auteur et de l’œuvre.  Une naissance, en 1895, dans la communauté juive de Corfou. Le départ pour Marseille en 1900.  L’amitié avec Marcel Pagnol sur les bancs du lycée. Les études de droit à Genève pendant la Grande Guerre. Le premier des trois mariages, avec la fille d’un pasteur protestant, en 1919, année du passage de la nationalité ottomane à la nationalité suisse.  Comme vous aimez que l’auteur d’un grand roman ait eu aussi une vie romanesque, vous poursuivez jusqu’à la rencontre avec le général de Gaulle, le 9 août 1940, comme agent de liaison de l’Agence juive pour la Palestine auprès des gouvernements en exil à Londres.

C’est trop tentant ce volume sur papier bible, facile à prendre depuis que, à Landowski, les Pléiades ont été retirés de la bibliothèque vitrée dans laquelle tout le monde n’osait pas se servir. Vous voulez relire «  Belle du Seigneur  » entièrement, à tête reposée, chez vous. Vous tendez cet ouvrage au guichet «  sorties  » de la bibliothèque.  De quoi passer avec ce seul titre les quatre semaines d’emprunt autorisées.

Vous étiez venu pour Marc Lévy. Vous repartez avec Albert Cohen  !   Merci au ruban «  coup de cœur  ».

 

Belle du Seigneur – Albert Cohen –  Ed. La Pléïade .
DR

.

                                                                              

The following two tabs change content below.
Jean de La Guérivière

Jean de La Guérivière

Il a choisi Boulogne pour sa retraite, en 2000, après une carrière de journaliste au service International du quotidien Le Monde. Ses séjours à la rédaction parisienne avaient alterné, en famille, avec des postes de correspondant à New-Delhi, Alger et Bruxelles. Il a publié deux romans et neuf essais, principalement aux éditions du Seuil.