La ville de Boulogne Billancourt est une ville d’histoire, dont les meilleures pages sont consultables dans de jolis ouvrages de poche. Mais derrière ces figures historiques et ces actes d’annales, foisonnent les petites histoires de la ville, que l’on se transmet de bouche de Boulonnais à oreille de Boulonnais… L’e-bb est parti en quête de ces anecdotes du quotidien, drôles, émouvantes, insolites, ou franchement macabres, comme celle que l’on va vous raconter aujourd’hui : l’histoire du Pendu du marché Escudier.

Jean-Pierre Delongvert

Reconstituer cette histoire est déjà toute une histoire. Elle appartient à la mémoire partagée des commerçants du marché, de ceux qui, comme le rappelle Jean-Pierre Delongvert, secrétaire général des commerçants du marché, sont présents à Boulogne Billancourt depuis des générations.
D’une version à l’autre, tout change : le lieu (Billancourt ou Escudier), l’héroïne (marchande de salades ou tripière), le temps (années 60 ou années 80) et le déroulé des événements (intervention de la maréchaussée avant ou après le marché). On commence par s’adresser au fromager Christian Bozec, le président des commerçants du marché. Celui-ci ne veut pas déformer l’histoire, et nous adresse donc à Jean-Pierre Delongvert, le roi de la coppa limousine (mais ceci est une autre histoire…). Ce dernier n’était pas présent au moment des faits, mais il a un témoin oculaire de choix : sa tante, Colette Gianni, qui était à l’époque bouchère sur le marché. On lui téléphone et, à eux deux, ils nous racontent la vraie version du Pendu du marché Escudier.
Nous sommes dans les années 60, sur l’ancien marché. Celui-ci occupait alors tout le pâté de maison entre la rue des Tilleuls, le boulevard Jean-Jaurès, la rue Fessart et la rue Escudier. Bâti sur le modèle des pavillons Baltard, il était traversé d’une rue, se souvient Monsieur Delongvert, et abritait en outre la maison du placier ainsi qu’un lieu-dit des « Ecuries », où l’on parquait auparavant les chevaux. Une petite ville dans la ville en somme, d’autant plus qu’à l’époque, la plupart des commerçants habitaient Boulogne.

Les anciennes halles de Paris, édifiées par Victor Baltard

C’est donc là qu’un beau matin, à l’aube, une tripière fait une bien sombre découverte : au-dessus de son stand pend un homme débraillé. Les commerçants avertissent aussitôt la police, qui tarde à venir, alors que le marché va ouvrir… Ils décident alors d’envelopper le pendu dans un drap, afin de le dérober aux regards des clients. Si la légende veut que la marchande ait travaillé toute la matinée dans ces macabres conditions, Colette Gianni tient à rectifier : non, la tripière n’a pas pu tenir son stand ce jour-là, contrairement à sa voisine directe, qui n’était autre que Madame Gianni elle-même, laquelle a dû assurer la vente en faisant comme si de rien n’était…
Monsieur Delongvert l’assure, aujourd’hui le marché entier aurait été fermé pour toute la matinée, et pourtant, cette histoire n’est pas si ancienne.

Le pendu du marché vu par Flavie Solignac

Elle remonte au temps où le placier notait tout sur ses registres, que l’on peut encore consulter aux archives municipales. D’après le charcutier, ces documents regorgent de la vie du marché, toute faite de ces petites histoires, en général heureusement moins noires que ce fait divers. Il regrette un peu que plus rien ne soit consigné aujourd’hui, et que la mémoire du lieu se perde donc, à l’instar d’un certain mode de vie partagé par les commerçants au moins depuis le début du XXème siècle. Pêle-mêle, il évoque le mariage de ses parents, qui s’étaient rencontrés sur le marché, tout un réseau de cousinage, qui tisse des liens entre les différents métiers du marché, mais aussi les « sorties des commerçants », où tous les jeunes s’amusaient ensemble.
« Aujourd’hui, explique-t-il, on a déjà du mal à faire le plein lors de l’assemblée générale« . « Il faut dire que c’est moins festif« , remarque l’auteure de ces lignes. Une lueur malicieuse s’allume alors dans les yeux de Jean-Pierre Delongvert : « Il ne faut pas croire ça ! Après l’assemblée générale, on fait de sacrées fêtes, les commerçants se lâchent, il y aurait à dire ! » Puis, éclatant de rire, il ajoute : « Mais ces histoires-là, je vous les raconterai quand je serai à la retraite !« .

Merci à Flavie Solignac pour l’illustration, son blog de dessin est ici