Lundi soir avait lieu la première des trois inaugurations (exiguïté oblige) du musée consacré à Paul Belmondo et à la sculpture figurative du XXème siècle.

Les visiteurs se pressent à l’inauguration du musée Belmondo

Sous le ciel net et radieux de septembre, les invités se pressaient vers l’ancien château Buchillot, une « folie » XVIII longtemps laissée aux hasards de l’abandon. Pour l’e-bb, qui a suivi toutes les étapes du projet, de sa genèse racontée par Emmanuel Bréon à la fonte en fonte du Buste de Madeleine, financée par les mécènes boulonnais, en passant par la restauration des plâtres dans les ateliers du Musée des Années 30, cette soirée marquait un aboutissement.
Sentiment partagé par la plupart des présents, institutionnels et particuliers, riverains et visiteurs plus lointains, tous heureux de voir enfin sur pieds, et avec quelle allure !, ce projet d’exception.

Le premier regard, dans la cour d’honneur entièrement restaurée, pavée avec goût selon les prescriptions de l’architecte des Bâtiments de France, ne va pas, comme on pourrait s’y attendre, à la souveraine version en bronze de l’Apollon au repos, dont nous avions suivi la délicate réparation du plâtre, à la lumière d’hiver il y a quelques mois.

L’Apollon au repos accueille les visiteurs dans la cour intérieure

Non. Le premier regard est pour la famille du sculpteur, enfants et petits-enfants, tous réunis, inconsciemment peut-être, devant le Buste de Madeleine, leur mère, l’épouse de Paul Belmondo. Appuyés à un élégant bloc de granit, ils attendent, heureux et émouvants, le discours préalable à l’ouverture des portes.

Dans le jardin du château, qui abrite les œuvres d’amis et de contemporains de Paul Belmondo, telles cette Jeune fille au châle, de Raoul Lamourdedieu, ou cette figure maternelle, le député-maire, Pierre-Christophe Baguet, entouré du conseil municipal, salue « l’événement exceptionnel« , fruit « d’un long travail« , qui les réunit aujourd’hui.

Jeune fille au châle – R. Lamourdedieu

Il souligne à quel point, dans le contexte actuel, l’ouverture d’un musée fait figure d’événement national, avant d’inscrire celui-ci dans la perspective boulonnaise. Le musée Belmondo, dit-il, est tout à la fois l’équipement qui achève de faire de Boulogne Billancourt l’axe principal de la Vallée de la Culture et l’un des pôles d’attraction du Grand Paris, et le symbole gracieux de la reconquête de ce quartier nord de la ville, déstabilisé par l’ouverture de l’autoroute A13.

Après avoir retracé l’historique du projet et l’heureuse complicité qui unit Jean-Paul Belmondo et Emmanuel Bréon, le député-maire salue ses prédécesseurs, depuis Georges Gorse, qui racheta le château abandonné, jusqu’à Pierre-Mathieu Duhamel, à qui il revint de recevoir la donation de la famille Belmondo et de lancer les opérations d’aménagement de Buchillot. Monsieur Baguet n’oublie pas l’aide substantielle du Conseil Général et du Conseil Régional, la mobilisation des mécènes, et le don opéré par Jean-Pierre Fourcade sur sa réserve parlementaire : « Grâce à tous, tous ces maires, tous ces partenaires, tous ces mécènes« , énumère-t-il, le musée Belmondo voit le jour, donnant aux héritiers l’occasion « de consacrer et de faire aboutir l’œuvre de leur père. »

Le buste de Madeleine

A sa suite, le petit-fils du sculpteur, qui porte son prénom, avance quelques mots de remerciements. Il dit le bonheur de sa famille, ravie, ajoute-t-il, « de vous permettre de découvrir qui était cet artiste, et tout ce qu’il a fait . »

Tandis qu’on ouvre le buffet, l’auteure de ces lignes se dirige avec un premier groupe vers l’intérieur du château. La première vue est à couper le souffle : les architectes Chartier et Corbasson ont voulu cette première facette – celle de la galerie proprement dite – d’un blanc immaculé et brillant, avec une cloison percée de niches à une dizaine de niveaux et de formats différents, jusque dans le plafond, pour creuser les espaces d’exposition, aérer la circulation, et relayer la lumière. Les bustes se découpent ainsi avec netteté sur ce fond qui allie profondeur et surface, noir et blanc. Une monumentale figure du Printemps est tournée vers la galerie, tandis que le buste noir du vénérable père de l’artiste semble veiller sur la salle.

Les espaces s’enchaînent, proposant tour à tour les portraits d’amis, les figures d’enfants, les maquettes minuscules préludes à ses œuvres monumentales, les délicates sculptures décoratives… On retrouve notre Apollon en plâtre, en bien meilleure posture qu’il y a quelques mois, et la femme à la colombe, méconnaissable et entièrement décapée. Un couple de connaisseurs s’extasie sur le travail sur la chevelure d’une tête de femme, dans laquelle, d’après eux, se concentre la liberté du geste, avec cette appréciation finale : « C’est difficile de faire passer des choses, c’est lisse comme matériau. » Lisse en effet, comme nous l’expliquait Emmanuel Bréon, qui y voit la marque de Paul Belmondo, admirateur de Houdon et de la sculpture XVIIIème.

Le musée Belmondo, envers et revers – CR Chartier-Corbasson architectes

Au moment d’emprunter l’escalier, on est arrêté par une silhouette furtive et fugitive : c’est celle, découpée en ombre chinoise, de La jeune fille en marche, choisie pour servir de guide au visiteur, dans le dédale apparent des galeries, des ailes et des niveaux. Car les étages réservent des surprises : finie, l’exhibition blanche, les niveaux supérieurs proposent une progression vers l’intimité du travail de création, dans des galeries étroites et tamisées qui favorisent l’introspection. Le premier niveau, qui accueillera bientôt le parcours tactile, se présente comme la réplique élaborée d’une réserve de sculpteur : les caissons, pleins ou vides, abritent jusqu’au plafond des bustes en plâtre qui posent leur regard minéral sur les visiteurs. C’est également l’espace le plus didactique du musée, avec des lexiques, des descriptifs sur les techniques de la sculpture, une typologie des statues et une antique vidéo sur la fonte. Plus haut encore, sous les combles, alors que l’on passe devant les griffonnés de Belmondo, pèle-mêle avec des photos le montrant au travail avec ses modèles, on accède aux magnifiques sanguines, mises en valeur par les lambris.

Saluons le travail des architectes et leur concept « de l’envers et du revers », qui établit les correspondances entre toutes les étapes de la création, qui anime le lieu par les décalages de niveaux, les fenêtres percées le long des escaliers par lesquelles on aperçoit, une fraction de seconde, un visage qui disparaît vite pour se fondre parmi les bustes. Un espace à la fois ludique et cérébral, à qui il a fallu en outre donner du volume. Pour palier l’étroitesse du lieu tout en lui conservant de la structure, Chartier et Corbasson ont parié sur les effets traversants, sur les sols réfléchissants en béton ciré, et sur les miroirs encaissés au fond des corridors qui démultiplient mystérieusement les caissons de la réserve. Une authentique réussite.

Une jeune mère dans le jardin du musée

De retour dans la cour, on échange des impressions. Jean-Pierre Fourcade, sénateur et ancien maire de Boulogne Billancourt, nous confie qu’il a bien connu Charles Despiau, le parrain de Jean-Paul Belmondo, dont certaines œuvres sont exposées à l’intérieur : le sculpteur avait installé son atelier dans les Landes, à côté de la maison du père de Jean-Pierre Fourcade. Un peu plus loin, c’est Gérard De Vassal, ancien adjoint à la Culture, qui ne cache pas sa joie de voir enfin le musée ouvert.
Judith Shan, la conseillère régionale, est heureuse elle aussi : « Je suis totalement enthousiaste à la vue de ce musée. La folie a à nouveau une très belle allure et convient tout à fait pour recevoir un fonds aussi personnel et chargé d’autant d’émotion que celui qui nous a été confié. Je pense que ce lieu sera pour les Boulonnais un véritable lieu de promenade et pas un simple musée monographique. Il s’inscrit parfaitement dans le parcours des années trente qu’il enrichit, confortant notre Ville dans son statut de creuset du style « années 30 ». C’est ce que j’avais prévu de dire dans mon discours, puisque je suis ce soir ici en tant que conseillère régionale mandatée par le Président de Région pour le représenter. La Région a investi 620 000€ dans ce musée. Malheureusement, malgré les échanges préalables entre le protocole de la Région et le cabinet du Maire, il est difficile de se faire entendre ici ! »

Gérard Partouche, dans l’atelier reconstitué de Paul Belmondo

Mais la personne sans conteste la plus émue et la plus comblée de la soirée n’est autre que le gardien du château Buchillot. Gérard Partouche est entré en fonctions en 1995, alors que l’édifice, en ruines, était la proie des squatteurs et des tags : « Quand je suis arrivé, j’ai enfilé des gants et j’ai commencé à ramasser les seringues et les bouteilles. Régulièrement, il fallait emprunter un vieil escalier de moulin, puis une échelle de corde, pour aller déloger la drôle de faune qui se glissait à l’intérieur. » Les années ont passé, et le gardien, en compagnie de ses deux chiens, pensait finir sa carrière à contempler un bâtiment vide, dans un environnement qui, nonobstant le bruit de l’autoroute, qu’il n’entendait plus, lui donnait l’impression de « vivre à la campagne« . Puis vint le jour de la visite d’Emmanuel Bréon, accompagné de Jean-Paul Belmondo : « C’était en 2004. J’ai tout de suite vu, dans ses yeux de fils, que ça lui plaisait. C’était très fort, et j’étais très fier qu’ils choisissent ce lieu, avec son histoire, pour Monsieur Belmondo« .

Lorsque le projet est confirmé, sa vie change : il se passionne pour son évolution, décide de reculer son départ à la retraite pour voir naître « le bébé« . Les cabanes de chantier s’installent en juillet 2008. Avec les ouvriers, il peste contre les intempéries qui, deux hivers durant, retardent les travaux, il suit la progression du chantier pas à pas (« J’ai assisté à tout, j’ai dit : « Je veux voir comment vous faites !«  »), il est attentif à la croissance des plantes sur les murs végétalisés, le premier, il pénètre dans les salles rénovées et réaménagées : « La première fois que j’ai monté l’escalier, je me suis cru dans un bateau !« .
Ce soir, Monsieur Partouche a les yeux humides mais il rayonne : le « bébé » est là, il est beau et il se porte bien. Les employés de la société de gardiennage spécialisée, qui le connaissent bien, sont heureux pour lui. Ces dernières semaines, de jour comme de nuit, ils ont travaillé ensemble.

Le musée Belmondo ouvrira ses portes au public pour les journées européennes du Patrimoine, les 18 et 19 septembre prochain, avant de les refermer temporairement, le temps de parachever les installations. Pour des raisons de sécurité, le bâtiment n’admettra pas plus de 90 visiteurs à la fois, patience !