Hier soir, une vingtaine de personnes s’étaient réunies à la librairie Les mots et les choses pour écouter le traducteur Jean-Paul Gratias parler de son travail.

Au service d’auteurs anglo-saxons tels que James Ellroy, Robin Cook, David Peace ou Jim Thompson, Jean-Paul Gratias a abordé avec humour et humilité les dessous de ce qui se présente comme une « mission impossible » : non pas retranscrire – tout, de la diversité des langues à celle des signifiés, s’y oppose – mais donner l’idée la plus juste possible de l’œuvre originale, dans une langue autre.

Jean-Paul Gratias en plein exposé

Jean-Paul Gratias en plein exposé

Son exposé en sept points proposait un large panorama des affres de la traduction, de la lancinante question du choix, avec à l’appui 3 traductions d’une même strophe de Lewis Caroll, jusqu’aux retraductions, qui peuvent apporter bien des surprises. Où l’on apprend que la collection Série noire imposait aux traducteurs trois contraintes de poids : supprimer tout monologue intérieur ou considération psychologique, employer un maximum d’argot, et tenir en 156 pages… De cet arbitraire, certains ouvrages ne sont pas sortis indemnes, et Jean-Paul Gratias de nous donner l’exemple d’un auteur phare de la collection, Jim Thompson, qu’il retraduit actuellement : The killer inside me raconte l’histoire d’un psychopathe qui se fait passer pour un doux imbécile. Passé au tamis des exigences pré-citées, il n’en reste pas grand chose, puisque l’essentiel se passe dans la tête du tueur ! D’où l’intérêt, à défaut de le lire en anglais même, d’opter pour la nouvelle traduction parue chez Rivages/Noir, L’assassin qui est en moi.

Les libraires subjugués

Les libraires subjugués

Autres difficultés, la perception et l’expression du temps, le passé simple si machinal en anglais ne passant pas du tout en français. De même, il n’est pas si évident de trancher entre le « vous » et le « tu » pour traduire un banal you, et l’écart entre une culture de la variation, et une culture de la répétition semble parfois infranchissable. Un exemple ? He went into his office and sat at his desk. Impossibilité absolue d’employer deux fois « bureau. » C’est à la surprise générale que Jean-Paul Gratias a alors révélé que le dictionnaire de référence en français comptait 100 000 mots, contre 600 000 pour son équivalent anglophone… Quand la construction par dérivation freine la création lexicale, là où le mot-valise anglo-saxon se présente pragmatiquement à la première occasion.

Parmi les morceaux de bravoure du traducteur, la restitution d’une allitération en fricatives, de l’anglais au français, dans une nouvelle d’Ellroy, et la création d’une authentique contrepèterie (en anglais, spoonerism) pour rendre trois jeux syllabiques sur thinking drinker. Rabelais est arrivé à la rescousse, pour suggérer « dypsomane philosophe. »

"Traduire un livre sans style, c'est épouvantable !"

« Traduire un livre sans style, c’est épouvantable ! »

Une rencontre placée sous le signe de la passion, donc, passion de la langue et de ses richesses – « Traduire un livre sans style, c’est épouvantable ! » – et amour pour les œuvres dont Jean-Paul Gratias ne se considère que comme un humble serviteur. Il fallait l’entendre présenter, pêle-mêle Quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre, de Robin Cook, La demeure éternelle de William Gay (« C’est comme si Jean Giono écrivait un polar« ), Tokyo ville occupée de David Peace, Le crépuscule des stars de Robert Bloch, Proie facile de John Harvey, L’épouvantail de Ronald Hugh Morrieson ou encore L’assassin qui est en moi, de Jim Thompson. Tous ouvrages disponibles à la librairie dans les jours qui viennent, n’hésitez pas !

Prochaine rencontre : le 15 mai à 19h, les libraires recevront les éditions Gallmeister, spécialisées dans la publication de nature writing, les romans des grands espaces américains.