Si un jour un album était consacré aux kiosques qui font partie du paysage urbain en France, celui de la Grand-Place, à Boulogne-Billancourt, en serait une belle illustration, cabane verte surmontée d’un clocheton, en face d’un manège, dans un cadre plus calme que celui souvent constitué par les sorties de métro. Comme elle l’avait fait au 36 route de la Reine, pour pallier la fermeture de la librairie du Parc, la municipalité s’est impliquée dans l’installation d’un point-vente de presse au cœur de la ville quand la librairie Les Passages, près du centre commercial, a dû fermer ses portes en raison d’un loyer prohibitif. Ce kiosque de la Grand-Place, inauguré en septembre 2013 par le maire, M. Baguet, et le patron de l’entreprise Médiakiosk, donne une impression de confort, malgré l’avertissement que Médiakiosk  adresse loyalement aux candidats au métier sur son site Internet  : «  Le kiosquier est soumis aux aléas climatiques, car, s’il est protégé, le kiosque n’est pas totalement clos, pour accueillir la clientèle.  » 

Le dernier né des kiosques boulonnais 

 

Sis à l’angle de la rue de Silly et de la rue de la Reine le kiosque tenu par Patrick Ghanem pallie la disparition de la librairie d’en face depuis fin 2018 .  Cr e-bb

 

Je passe souvent par la Grand-Place pour atteindre la bibliothèque Landowski. Celle-ci renferme déjà une vingtaine d’ouvrages de Jean Rouaud  ; sans doute ajoutera-t-elle prochainement à son catalogue «  Kiosque  », le récit (Grasset, janvier 2019) dans lequel l’auteur raconte et commente sa vie de vendeur de journaux, de 1983 à 199O, année où il obtint le prix Goncourt pour «  Les Champs d’honneur ». L’édicule dans lequel travaillait Rouaud était d’un type nouveau. «  Les concepteurs avaient planché dix ans sur le projet, dix ans pour n’avoir ni place, ni chauffage, ni toilettes, soit presque autant que le Concorde […] Il était, comme le Concorde, lors de sa mise en service, déjà dépassé, d’emblée trop exigu face à l’inflation des titres […] Notre guérite de luxe se transformait d’année en année en un entrepôt multimédia.  »

 

Le kiosque un poste d’observation

 

Ayant constitué, en tant que journaliste au «  grand quotidien parisien du soir  », un maillon de la chaîne dont le kiosquier était le bout, je me suis intéressé aux commentaires de Rouaud sur la marchandise «  Le Monde  », à l’époque où celui-ci «  dans sa posture mi-janséniste mi-structuraliste en tenait encore pour le texte et rien que le texte, comme si l’austérité était un gage de vérité, et la photographie et la couleur comme un mensonge  ». Rosserie qui n’empêche pas l’auteur de pester contre l’invasion du kiosque par des «  pages de magazines outrageusement bariolées  ». Victime indirecte des grèves des ouvriers du Livre, qui profitent de leur monopole syndical pour faire du chantage sur les patrons de journaux en les privant des recettes d’un jour, le kiosquier s’amuse quand même des réactions de ses clients  : «  Les lecteurs du Monde étaient les plus meurtris par cette absence mais s’affichant de gauche, ils refusaient d’émettre un commentaire négatif sur le mouvement qui les privait de leur drogue journalière. »

 

 Aujourd’hui disparu, le kiosque de Rouaud était situé 101 rue de Flandre, rue promue avenue, dans le XIXe arrondissement. Ce livre, c’est aussi l’observation de tout un quartier populaire au travers des relations du kiosquier avec ses habitués. «  Un balcon sur rue  », ce kiosque quoiqu’il soit situé au niveau du trottoir, et aussi un point de rencontre. Il semblerait que le quartier boulonnais du Trapèze puisse espérer s’enrichir d’un kiosque semblable à celui de la Grand-Place. Avec un peu de chance, un nouveau Rouaud en tirerait un jour un livre inspiré par l’observation d’un quartier entièrement nouveau. La matière ne manque pas en face de la Seine Musicale  !

 

                                                                             

 

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Jean de La Guérivière

Jean de La Guérivière

Il a choisi Boulogne pour sa retraite, en 2000, après une carrière de journaliste au service International du quotidien Le Monde. Ses séjours à la rédaction parisienne avaient alterné, en famille, avec des postes de correspondant à New-Delhi, Alger et Bruxelles. Il a publié deux romans et neuf essais, principalement aux éditions du Seuil.