Après avoir ouvert sur une superbe exposition « Bestiaires », VOZ’Galerie nous convie maintenant à découvrir jusqu’au 14 janvier prochain,  l’œuvre d’un grand voyageur, qui s’attache depuis une dizaine d’années, à saisir sur pellicule, sa vision du monde.
C’est dans le calme d’une fin d’après-midi, juste avant le vernissage de cette nouvelle exposition intitulée « Traces », que l’e-bb est allé découvrir l’œuvre de Pierre Henri Chauveau et interviewer l’artiste.
l’e-bb  : Pierre Henri Chauveau, vous êtes venu à la photographie comme art, il a une dizaine d’années, pouvez vous retracez le parcours qui vous y a amené ?
P.H. Chauveau. Après avoir travaillé entre autres, dans le domaine de la télévision, au sein de différentes chaînes, dans de grands groupes du domaine des nouveaux médias, j’ai décidé dans une seconde vie, de me consacrer professionnellement à la photographie, que je pratiquais déjà en amateur, depuis une quarantaine d’années, et de faire les photos que je voulais faire.

Vernissage de P.H.Cheauvau à la Voz'Galerie sur le mur à droite Hudson Piers

L’e-bb : Mais il me semble qu’il y a une grande différence entre les médias auxquels vous avez appartenu et les photos que vous faites actuellement ; vous refusez en effet l’aspect documentaire, pour vous consacrer à l’impression et à l’expression des fantasmes

P.H. Chauveau. Oui, je ne sais pas si cette différence est voulue ou naturelle, mais à partir du moment où il y avait expression artistique, je ne pouvais m’exprimer ni dans le même cadre que précédemment, ni dans la précision ; il me fallait m’exprimer dans le mystère, dans les sensations, et avoir une écriture propre.
Je voyage beaucoup, mais pas comme reporter ; les photos de mes voyages sont des recueils d’impressions.
l’e-bb. Le terme « impression » évoque bien sûr l’impressionnisme ; est ce voulu ? Votre série de photos sur les anciens docks de New-York, que vous avez photographiés pendant quelques années, me fait penser aux trente tableaux de la cathédrale de Rouen, peints par Claude Monet de 1892 à 1893.
P.H. Chauveau Non, il n’y a pas de référence culturelle avec le mouvement de peinture mais il est vrai que j’emploie souvent ce terme ; j’ai fait par exemple avec une amie graphiste et peintre, un livre à quatre mains sur le Yémen, et nous l’avons intitulé « Carnets d’impression du Yemen ».
Je l’emploie souvent, car mes photos ne sont pas des reportages, elles traduisent ce que j’ai pu vivre, au cours d’un voyage ou sur un sujet bien précis.

Pierre-henri Cheauveau et Pierre-Christophe Baguet

Mon intérêt par exemple pour les « Hudson Piers », ces anciens docks de Manhattan, qui se décomposent lentement au cœur de la ville, et que j’ai voulu photographier pendant six ou sept ans, chaque fois que j’allais à New York, vient de mon intérêt pour repérer  les traces de choses abandonnées, les traces de ce qui a existé et disparaît parfois assez rapidement.
l’e-bb. Dans la présentation de votre exposition « Traces », vous parlez de votre recherche pour saisir l’empreinte culturelle et spirituelle de l’homme, dans un monde en proie à la mutation et aussi à la décomposition. Est-ce que, pour vous, mutation et décomposition sont deux processus liés l’un à l’autre ?
P.H. Chauveau. Non, ils sont séparés.
En ce qui concerne la décomposition, je suis le témoin de choses qui ont disparu. Des poteaux de soutènement des jetées, à Manhattan, sur les bords de l’Hudson, pourrissent ; en 2001 il n’y a pratiquement plus rien, mais jusqu’aux années 1970, les liners et les paquebots venaient encore s’y amarrer. Je travaille actuellement sur d’autres vestiges de New York, sur l’East River et sur Coney Island, où se retrouvaient 350 000 personnes toutes les fins de semaine, au début du siècle dernier, et où maintenant on ne trouve plus que quelques promeneurs (Ndlr. Plusieurs millions de visiteurs s’y rendaient chaque année pour se divertir dans le Luna Park, Dreamland, Steeplechase Park et autres parcs d’attractions).
Quant à Tchernobyl, où j’ai également travaillé (Ndlr. P.H.Chauveau a été en janvier 2001 l’un des premiers photographes à se rendre dans la ville de Pripiat en Ukraine, une semaine après l’arrêt du dernier réacteur de la centrale, encore en service), c’est le Pompéi du 20 siècle ; tout s’y est arrêté en 6 ans. Cette décomposition va très, très vite…
Dans la mutation, ce qui m’intéresse, c’est la survivance de pratiques culturelles ou religieuses ; elles présentent l’intérêt de quasiment voyager dans le temps et d’être en décalage par rapport au monde actuel.
Dans mes sujets sur les rituels, qui sont exposés ici, je montre la permanence de certaines

Isaure de Beauval et Ivane Thieullent

choses, les petites chapelles, les oratoires, les processions, ou la tauromachie. Tous ces rituels surgissent du passé, mais ont encore une certaine vie en décalage avec le reste ; et même, notamment pour les processions, en décalage avec les personnes qui y participent… Prenez par exemple le Catenacciu de Sartène en Corse (Ndlr. C’est la plus connue des processions du vendredi Saint. Un pénitent enchaîné, portant une cagoule et chargé de la croix, effectue à travers la ville, un tracé pentu figurant le chemin de croix. Seul, le curé de la paroisse connaît l’identité du pénitent.). Les participants reproduisent un rituel de quatre ou cinq cents ans de tradition, en conformité avec cette tradition, mais ils portent des Adidas aux pieds et n’éteignent pas toujours leur téléphone portable ; et le lendemain de la procession, on les retrouve à la terrasse d’un café, leur 4×4 garée à proximité… Cela me fascine. Il y a eu mutation mais il reste des traces, des réminiscences du passé assez étonnantes…
J’avais d’autres questions à poser, mais le temps du vernissage de l’exposition allait commencer et il fallait libérer l’artiste, le laisser répondre aux questions des autres…
Je suis restée encore assez longtemps, pour profiter des œuvres accrochées sur les deux niveaux de la galerie, écouter les explications que P.H. Chauveau donnait au public… et, je l’avoue sans honte, me régaler aussi des délicieuses soupes des jeunes boulonnais de GreenShoot, des pâtisseries orientales du non moins boulonnais Guerrab et du foie gras de Pierre Oteiza (question : comment se fait-il qu’il ne soit pas encore installé à Boulogne ?)…Car les vernissages de VOZ’Galerie sont une synthèse réussie entre les nourritures terrestres et intellectuelles…
Un grand merci à Orélie Grimaldi pour son reportage photo