Dimanche, le clan scout Pier Giorgio Frassati nous conviait à une expérience rare à l’église Sainte-Thérèse. Une vingtaine de réfugiés issus de la jungle de Calais y ont joué leur pièce, To Be or Not.

6 scouts de Sainte-Thérèse à Calais

J’avais faim, et vous m’avez donné à manger…

To Be or Not

Pierre-Olivier Beauquet, du clan PG Frassati raconte ce qui a mené son groupe à Calais

Qu’est-ce qui a poussé six routiers de Sainte-Thérèse à partir pour la jungle de Calais l’été dernier ? La réponse est simple comme une parole d’Évangile, rappelée avec émotion par Pierre-Olivier Beauquet : « Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

Qu’est-ce que la miséricorde ?

En cette clôture de l’année de la Miséricorde, les jeunes gens ont beaucoup réfléchi à ce qu’elle signifiait. Jusqu’à partir pour la jungle, sur un constat simple : des gens y avaient besoin d’eux. « Bien sûr que Calais est aussi un problème politique, témoigne Pierre-Olivier, mais ce n’est pas que cela. » « La facilité serait de ne pas chercher à comprendre, de ne pas se confronter à cette difficulté » a-t-il estimé. Il a ensuite félicité ses camarades de 17 ans, Jacques, Raoul, Loïc, Octave et Paul pour « leur courage » : le courage de partir alors qu’ils n’y étaient pas forcément encouragés, et de passer du temps dans un vrai bidonville, en France.

To Be or Not

Hisham Aly, du Secours Catholique de Calais

Une expérience d’humanité et de charité

Accueillis par le Secours Catholique, les routiers ont pris part aux maraudes, donné des cours de FLE et d’alphabétisation, et surtout passé du temps avec les habitants de la jungle, dont ils ont partagé la vie.

Ils ont beaucoup appris, et c’est avec une sincérité ferme et ardente qu’il en témoigne. « Il y a de l’humanité aimable chez des gens qu’on ne connaît pas. L’entre-soi, chez les chrétiens, nous dessert. La charité doit être de chaque jour, dans toutes les actions. » Anticipant sur la pièce, on peut considérer que les routiers ont leur part dans le « to be » du titre, eux qui ont vu des êtres derrière le vocable collectif.
Hisham Aly, du Secours Catholique, qui a pris la parole à sa suite, a insisté sur ce point. Des personnes ont rencontré d’autres personnes, et se sont liées.

To Be or Not

Au moment où les routiers sont arrivés à Calais, le Secours Catholique accueillait un atelier de théâtre. Animé par des bénévoles de la Compagnie de la Porte au Trèfle, il avait pour but d’aider des réfugiés à évacuer leurs tourments. « Je suis originaire du Pas de Calais et je voulais intervenir là-bas depuis longtemps. Après tout, mon métier, le théâtre, est de raconter l’humain » explique Bertrand Degrémont.

To Be or Not

La « scène du bateau », fondatrice de To Be or Not

Une œuvre collective

To Be or Not

Bertrand Degrémont, de La porte au Trèfle, et Tariq

« Pour nous remercier de l’atelier, ils ont monté un sketch. C’est devenu la scène du bateau. » Les participants ont fait l’expérience de ce que le théâtre permet : si ce n’est raconter, exprimer, du moins, l’humain jusque dans ses extrémités. Et partager cette expression. L’atelier est reparti de plus belle, donnant naissance à To Be or Not, une succession de tableaux sur leur expérience commune. Le titre n’est pas un clin d’œil, mais une urgence. Il ne s’agit pas d’existence, mais de survie, ou de mort. To Be or Not.

Venus du Soudan du Sud, d’Iran ou d’Afghanistan, les participants n’avaient pas de langue commune : ils se sont pourtant compris, croisant l’anglais, l’arabe, le pashtun et le farsi. Les bénévoles ont apporté leur touche, gestuelle, chant, aide à la mise en scène, et textes liminaires. Des paroles empruntées au grand élégiaque Laurent Gaudé (Eldorado) ainsi qu’à Erri De Luca (Solo andata), qui ne s’imposent jamais au récit, mais s’y coulent naturellement.

L’essence du théâtre

To Be or Not

To Be or Not évoque la violence du parcours. Les compagnons de hasard deviennent aussi solidaires que les membres d’un même corps.

Dans le chœur de l’église, le théâtre agit. Voici des hommes, joyeux, qui chantent et dansent à l’approche du voyage. Puis la rupture : groupés ensemble, ils sont malmenés, certains sont arrachés comme des membres vifs à un corps, battus, brimés, violés. On embarque sur un esquif de fortune. Progressivement, les mauvaises conditions font leur œuvre, un homme tombe à la mer. Les passagers sont horrifiés, les passeurs, impassibles. Un mot soudain : « Italy ! » Nouvelle brutalité, d’un autre ordre : « You want to drink ? You want to eat ? Give your fingerprints » L’errance, le froid, l’indifférence. Ellipse. Puis, roulé en boule, un drapeau qu’ils considèrent tour à tour, avec circonspection, en silence : déployé, replié… Que représente ce drapeau tricolore ? Beaucoup de hantise et d’incertitudes : est-ce que la France les acceptera ? Est-ce que c’est la fin du voyage ?
La pièce se conclut dans la liesse, le drapeau devient le cœur du grand corps collectif.

To Be or Not

Que représente ce drapeau ? Sur les marches du chœur, Venite ad me omnes qui laboravit

L’assistance, saisie et captivée de bout en bout, met un temps avant de comprendre que c’est fini. Les applaudissements signent le retour au temps présent, et la standing ovation la reconnaissance d’une œuvre à part entière. La rencontre s’est poursuivie dans une ambiance chaleureuse, les parents des routiers heureux de connaître les amis de leurs fils, et réciproquement.

Quel avenir pour To Be or Not et ses comédiens ?

To Be or Not

La troupe se détend après la représentation.

L’issue représentée dans la pièce n’est pas encore acquise pour tous. Si certains ont obtenu le statut de réfugié politique et entrepris des études, d’autres sont encore dans l’attente d’une décision. »La pièce a déjà été jouée six fois, à Créteil, à Montreuil, dans l’Essonne, à Sciences-Po… et nous recevons beaucoup d’invitations. Mais a présent, nous avons décidé de ne pas donner de nouvelle représentation tant que les promesses faites aux comédiens n’auront pas été tenues » explique Bertrand Degrémont. Il ne faudrait pas, en effet, que la force de la pièce occulte la réalité.

Ce sursis permettra également aux comédiens de souffler. « Ce ne sont pas des professionnels, et ils sont en train d’accuser le coup. C’est très intense. Boulogne est la date la moins violente qu’ils aient pu faire jusqu’à présent. Peut-être est-ce aussi dû au lieu. »

To Be or Not

Hashmat rêve de devenir infirmier. Son statut de réfugié politique lui permet de reprendre des études.

De fait, si tout repose sur l’évocation et si le jeu tente de transcender les traumatismes individuels, on ne se libère pas si facilement d’une expérience mortifère.
Hashmat, qui a obtenu le statut de réfugié politique, en témoigne. Traducteur pour les Occidentaux en Afghanistan, il y a été laissé. Son frère est mort à ses côtés, d’une salve de balles talibanes, avant qu’il ne perde ses trois meilleurs amis sur le fameux bateau. C’est une histoire qu’il a déjà racontée et qu’il racontera encore, sans chercher ses mots, mais les larmes au bord des yeux en attestent la continuelle reviviscence. Désormais installé à Calais, il s’est inscrit à l’université pour maîtrise le français. Il pourra ensuite entamer les études d’infirmier qui lui tiennent à cœur. Comme les autres, il incarne la volonté d’aller de l’avant.
On leur souhaite à tous bonne chance.

François et Anne-Sophie

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