Attention, vision d’horreur :

Ce square tranquille où vallonnent les pelouses fait depuis quelques mois l’objet de toutes les attentions. Situé au cœur du quartier de Billancourt, un quartier-charnière dont le réaménagement est à l’étude, le parc des Glacières bénéficie d’une malheureuse épithète : c’est un espace « peu sécurisant ».
C’est ainsi qu’il a été présenté lors du conseil municipal du 7 octobre dernier, sur lequel nous reviendrons bien sûr, et c’est ce qui motive le présent billet d’humeur.

Si l’on comprend bien, un espace peu sécurisant est un espace où l’on ne se sent pas en sécurité, presque un espace dangereux. Le parc des Glacières est jugé peu sécurisant parce qu’il comprend des buttes, propices, a-t-on cru comprendre, aux embuscades et trafics en tous genres. De vrais coupe-gorges, en somme. Le futur projet devrait donc avoir raison de ces courbes et proposer un nouveau parc, tout plat, tout sécurisant. Ces propos tenus lors du conseil municipal de jeudi n’étaient pas isolés. Toujours en vertu d’un principe sécurisant, on a appris que le square des frères Farman, derrière l’église Sainte-Thérèse, serait bientôt enserré de grilles, et peut-être garni de caméras de vidéo-protection (nouvelle terminologie oblige, la vidéo-surveillance est d’une autre époque). Et il est fort probable que les tennis en accès libre des Glacières ne le restent pas.

Des familles jouent au tennis, ce dimanche 10 octobre, au parc des Glacières

C’est en raison de tous ces propos conjugués que je voudrais raconter une histoire. J’ai été une enfant modèle scolarisée à Boulogne Billancourt au milieu d’enfants modèles qui faisaient tous de la musique classique avec passion et assiduité. Entre la fin du déjeuner au collège et le début des cours de musique, et bien qu’enfants modèles, en bons jeunes, nous « zonions » : nous avions établi nos quartiers dans un terrain vague fort peu sécurisant et heureusement disparu depuis, où nous passions une bonne demi-heure par jour, de préférence vautrés au sol (jeunes attitude), de préférence contre un mur (jeunes attitude) de préférence crasseux (jeunes attitude). Les baggies n’étaient pas de sortie parce que ce n’était pas encore la mode. On ricanait beaucoup, on jouait au foot avec une espèce de balle qui avait depuis longtemps perdu forme sphérique, et on parlait à bâtons rompus, tant il est dit qu’on a des choses à raconter, quand on a entre 12 et 18 ans. Il y avait là, entre autres, de futurs élèves du CNSMD de Paris, un futur compositeur invité régulier de la Cité de la Musique, un futur DJ parmi les plus sollicités des soirées parisiennes, la future harpiste de l’orchestre national de Suède, et l’auteure de ces lignes, devenue enseignante pour la crème des enfants modèles.
Étions-nous peu sécurisants aux yeux des habitants du quartier ? Je me pose la question, et j’aurais tendance à penser que oui, puisque nous conjuguions tous les attributs des ados, par définition peu sécurisants. Et pourtant nous étions inoffensifs, juste à la recherche, à notre âge, d’un espace libre, ouvert, où jouer le petit théâtre de la jeunesse pour nous seuls. Aussi inoffensifs, et à mon avis beaucoup moins bruyants, que les petits jeunes qui tous les soirs font vrombir leur mobylette sous ma fenêtre pour faire sentir au monde endormi qu’ils existent. Et j’aime autant vous dire que je les voue aux gémonies ! Ces derniers sont-ils bruyants ? oui. Impolis ? oui (je vous épargne leur repartie favorite à la moindre réflexion). « Peu sécurisants » ? non.
Et, d’une manière générale, il vaudrait mieux ne pas laisser gagner l’amalgame entre nuisance, incivilité et insécurité.

Je voudrais en revenir à toutes ces mesures sécurisantes : j’ai eu la chance de passer un peu de temps, trop de temps, à Pretoria, Afrique du Sud. Une ville réellement dangereuse, où les habitants qui le peuvent se calfeutrent chez eux, où vous risquez, de fait, votre vie à chaque coin de rue. Les habitants de Pretoria, qui habitent dans un des plus beaux pays du monde, n’ont pas d’autre choix, le week-end, que de se distraire soit dans des centres commerciaux ultra-sécurisés, soit dans des parcs d’attraction imitation nature ultra-sécurisés. La liberté surveillée en somme, la seule qui leur reste. La belle, l’enviable vie !
Nous, nous habitons à Boulogne Billancourt, France. Une des plus agréables villes de la région parisienne, une des plus variées, et une des plus sûres. Et nous avons la chance, dans cette ville, d’avoir un parc vallonné avec des bancs un peu partout et de vieux arbres, nous avons la chance d’avoir quelques espaces totalement publics, comme ces courts de tennis, ou, jadis, comme cette espèce de terrain de foot où nous nous retrouvions, autant de lieux fréquentés par toutes les générations, avec leurs horaires et leurs spécificités, y compris la détestable habitude de ces jeunes qui s’asseyent au sol et parlent fort, ou la non moins détestable habitude des propriétaires de chien qui se lavent les mains des déjections canines.
Eh bien je rejoins les remarques émises par certains élus de tous bords ce soir de conseil municipal : ces espaces publics sont une chance dont il serait dommage de se priver, pour la ville, pour les jeunes, pour les vieux, pour tout le monde. Le parc Rothschild a un gardien de square. De Maxime Le Forestier à Zep (l’auteur de Titeuf), le gardien de square en a vu de toutes les couleurs, mais quelle fonction précieuse ! C’est lui qui rappelle les groupes trop bruyants à l’ordre, c’est lui qui vient en aide aux mamans avec poussette, c’est lui qui fait le tour avant la fermeture, c’est lui qui veille au respect du lieu (papiers gras etc.) et c’est lui, enfin, parce qu’il ne faut pas être angélique, qui assure la première sécurité de cet espace.

Un gardien de square, mes caméras de vidéo-protection pour un gardien de square !