Jusqu’au 13 mars, la compagnie Philippe Genty nous entraîne dans un imaginarium sans fond, gracieux et grotesque, terrifiant et bouleversant.

Le stade du miroir revisité - CR MCNN

Un personnage est couché, seul point immobile d’un univers mouvant comme la houle. Soudain, toute une série de créatures indistinctes, plus insolites les unes que les autres, le rejoignent : trop de pieds, drôles de mains, têtes isolées… toutes bandées à la façon des momies, ou de figures récemment modelées par quelque agile artiste. Le « ou » va accompagner le spectateur jusqu’à la fin : Voyageurs immobiles échappe à l’interprétation définitive, au sentiment univoque, pour varier d’un extrême à l’autre. Seule la beauté s’impose, de bout en bout, beauté plastique, beauté sonore, beauté des gestes et des corps, nous permettant alors de laisser libre cours à toutes les correspondances que le spectacle appelle.

La revanche des bébés - CR MCNN

La pièce ne se raconte pas : ces créatures, bientôt débandées, traversent dans un rêve des espaces en tous sens, elles se perdent bras brandi et paume ouverte, disparaissent dans des trappes, ressurgissent dans des magmas où le craft et le plastique sont rois, éprouvent leur univers et s’éprouvent elles, dans leur finitude. Le stade du miroir n’est pas loin et se retourne vers nous. Tout se porte à la bouche, tout se castre, tout se répète et tout est nouveau dans ces premiers tableaux, « Une tête à la main dont je rongeais le crâne… »

La houle est aspirée, les créatures sont unifiées, la scène ressemble alors au fin fond du Colorado.

Détruire - CR MCNN

On s’émerveille à la trouvaille d’un bébé dans un chou, un bébé qui se démultiplie et prend bientôt le pouvoir. C’est compter sans les ressources de cette humanité incertaine : le bébé devient un jouet, le jouet un objet, l’objet un outil de production, l’outil de production un produit en série, sous blister. Le motif de l’emballage n’est pas le moins dérangeant de ceux qui scandent la pièce du début à la fin. C’en est trop, ce n’est plus possible, il faut en finir avec ces bébés comme on détruirait tous les châteaux de sables édifiés en une après-midi. Mais les bébés l’emportent. Alors on change de décor.

Les sons avaient la part belle, froissements du craft et du plastique, stridence des rires, scansion des souffles, gémissements, gifles, cris… Place à la musique, superbement composée par Torgue et Houppin. A la fois dynamique et poignante, elle entraîne les personnages dans d’autres sphères immaculées où ils « tombent et sans fin se relèvent, » emballeurs-emballés affligés en permanente mue, qui sursautent à la fin pour chanter, danser, et déblatérer dans toutes les langues du monde. « Vos papiers s’il vous plaît ! l’extrait de naissance de votre arrière-grand-mère ! » et la mémoire des noms qui s’efface.
Une nouvelle créature apparaît vis-à-vis de laquelle la sollicitude fait place à la brutalité. Elle les entraîne dans une course sans but. La créature était fragile, elle devient blindée, elle devient banquier, elle enfle et les billets pleuvent et sont avalés, à la manière des personnages devenus à présent de vivants tumbleweeds.

Les voyageurs immobiles - CR MCNN

Dans sa note d’intention, Philippe Genty rappelle que ce spectacle fut créé en 1995 pour un seul personnage. Cette re-présentation pour huit comédiens traduit l’universalité de l’expérience, de l’individu au groupe, puis à toute une humanité. La troupe est internationale et chacun joue de ses langues, ou des langues des autres, de ses accents et de ses références. C’est ainsi par exemple que le kookaburra rejoint la pièce…
Tous n’avaient pas la même formation non plus : plutôt danseurs ou plutôt comédiens, ils ont appris à chanter ensemble, à manier des marionnettes, à mimer. Le metteur en scène disposait d’une pièce écrite qu’il a en un sens réécrite avec le concours de ses comédiens, les faisant improviser sur un thème ou à partir d’un objet, retenant de leur improvisation des éléments pour enrichir l’ensemble, les encourageant à puiser dans leur mémoire pour apporter tout ce que bon leur semblerait. Un souci : laisser l’interprétation ouverte. Ils y parviennent et découvrent lors des échanges avec le public combien le spectacle peut être diversement investi.
D’un soir à l’autre la représentation change, dans ce décor fabuleux et, nous confia-t-on, abominablement difficile à réaliser, qui fait de la scène du TOP un très lointain, un très profond ailleurs.

Voyageurs immobiles, au TOP jusqu’au 13 mars 2011.
De Philippe Genty
Mise en scène : Philippe Genty et Mary Underwood
Avec : Amador Artiga, Marjorie Currenti, Marzia Gambardella, Manu Kroupit, Pierrick Malebranche, Angélique Naccache, Lakko Okino et Simon T. Rann
Musique : Henry Torgue et Serge Houpin

Ceux qui les auraient manqués à Boulogne Billancourt pourront les retrouver le 18 mars au théâtre du Vésinet, 59, boulevard Carnot – 78115 Le Vésinet