Le comédien et metteur en scène crée les Mystères de Paris au TOP ce vendredi. Rencontre avec un artiste volubile et passionné.

e-bb  : Les Mystères de Paris est un roman-feuilleton, comment vous y êtes-vous pris pour le rapporter à l’unité de lieu du théâtre ?

William Mesguich met en scène et interprète les Mystères de Paris au TOP

William Mesguich  : Je voulais le faire depuis longtemps. J’ai du goût pour ces polyphonies de la ville et ces représentations des bas fonds telles que les mettent en œuvre Joyce, Gorki, Hugo… Ce sont des monuments de la littérature mondiale où le théâtre peut s’immiscer. Lorsque je faisais mes études auprès de Pierre Debauche, mon second père de théâtre, j’ai eu l’occasion de présenter un extrait des Mystères. Le texte a rejailli en moi des années plus tard.
C’est une œuvre baroque, rapide, foisonnante, où les rebondissements le disputent aux ricochets. Toutes les œuvres narratives ne se prêtent pas à une transposition, mais celle-ci est aussi une œuvre-lieu, justement ; une œuvre éminemment théâtrale dans la conception des personnages, dans la volonté de montrer, que l’on peut peut-être porter jusqu’à la quintessence sur scène. C’est ce que nous voulions faire. Les comédiens et nos collaborateurs du Théâtre de l’Étreinte ont fait un travail extraordinaire pour en arriver là, nous partions de loin !

e-bb  : Vous avez l’habitude de travailler avec Charlotte Escamez, est-ce à votre demande qu’elle a adapté ce texte pour la scène ?
William Mesguich  : Absolument. Avec Charlotte, j’ai déjà travaillé sur La vie est un songe et La Belle et la Bête ainsi que sur des œuvres originales. Elle a passé trois mois à écrire cette version scénique, c’est un travail remarquable dramaturgiquement qui sera probablement édité. Il a fallu faire des choix : nous aurions pu représenter une intégrale du roman d’Eugène Sue en 10 heures, mais la pièce ne dure que 2h15, ce qui conduit à des ellipses et à la redéfinition du rôle du narrateur. Nous en avons fait un Monsieur Loyal qui accompagne les spectateurs pour ne pas qu’ils se perdent.

Les Mystères vus par Anne Lezervant, la scénographe du spectacle – DR

e-bb : On se demandait justement ce que vous feriez de l’encombrant narrateur d’origine, intermédiaire policé nécessaire aux lecteurs du XIXème. Ce sera donc un Monsieur Loyal ?
William Mesguich  : Non pas un, mais plusieurs. Il aura une cape et un chapeau-claque, évoluant dans un rond de lumière, c’est véritablement un Monsieur Loyal. Je l’ai conservé sous cette forme pour plusieurs raisons. Tout d’abord pour une raison pratique, puisqu’il fait le lien entre les différents personnages et les épisodes que nous avons retenus, entre les ellipses et les flashbacks. L’art du théâtre tient aussi au décalage entre ce que l’on dit et ce que l’on fait : je monte une pièce séquentielle et complexe, et à cet égard, ce personnage de relais est central. Enfin, je le conserve pour une raison esthétique, qui tient au traitement du roman d’origine : il était important pour moi de conserver le partage entre récit et dialogue.

Des costumes, des postiches et de la gouaille – CR BM Palazon 2012

e-bb  : Ce Monsieur Loyal fait signe vers tout un univers d’exhibition. Vous avez également décidé d’exhiber sur scène les coulisses, les changements de décors et de costume, pourquoi ce parti-pris ?
William Mesguich  : Ce n’est pas un procédé nouveau. Je m’intéresse beaucoup au rapport au spectateur. Lorsque j’ai monté une pièce contemporaine à trois personnages, Lomania, sur une scène immense, j’avais fait un choix de mise en scène similaire, en traçant au sol le carré de la représentation, qui contrastait avec le volume du théâtre. Il me semble que Les Mystères se prêtent à cette représentation de l’envers du décor, aux transformations qui s’opèrent en direct. Je me souviens de tournées où l’on travaillait sans coulisses par la force des choses, et ça produisait un effet saisissant sur la scène comme dans la salle. Nous allons être toujours en jeu, rivés à l’action, livrés au spectateur sans obstacle. Et puis il y aura beaucoup de lumière, beaucoup de sons, un métissage des temps et des styles au service de la pièce.

e-bb : Olivier Meyer dit que ce spectacle vous ressemble, comment l’avez-vous convaincu ?

Un spectacle total – maquillages, sons et lumières – BM Palazon 2012

William Mesguich  : C’est arrivé l’an dernier, alors que je jouais Hamlet au théâtre de Suresnes, je lui ai présenté ce projet. On s’est très bien entendus, je lui ai montré ma conviction et mon envie. Je ne fais pas du théâtre pour rendre les gens malheureux. C’est un spectacle populaire au sens noble, qui met en scène des personnages extraordinaires, à la gouaille extraordinaire, mais l’œuvre de Sue est aussi très engagée. Comme tout grand auteur, il charrie tous les sentiments humains : est-on tout à fait bon, tout à fait mauvais ? y a-t-il un espoir de rédemption ? quel est le mécanisme de la vengeance ? quels sont les moments de bascule ? Il montre que rien n’est jamais tout à fait figé dans une vie. Il amène aussi à s’interroger sur les prisons, les conditions de santé, de logement… tout ceci paraît un peu candide, mais c’est à dessein bien sûr. Sue est le frère d’écriture de Victor Hugo, il travaille le grotesque comme un miroir.
J’ai monté des pièces très sobres, mais il est vrai que j’aime le maquillage, les masques, les perruques, tout ce qui procure de la jouissance visuelle, mais aussi les métaphores, les déplacements… Les personnages de Sue sont un support de rêve pour cela, on va avoir des costumes, des éléments anachroniques, des balafres, des postiches, un demi-animal… Ça va être un spectacle total, très généreux. Je suis d’avis qu’il vaut mieux faire plus au théâtre, pour voir ce qu’il en restera, que de ne pas faire assez.

e-bb : Vous jouez dans la plupart des pièces que vous mettez en scène, quel rôle vous êtes-vous réservé cette fois-ci ?

Travail préparatoire pour les costumes – CR Alice Tourvet, costumière

William Mesguich  : J’adore jouer, si je ne suis pas sur scène, j’en souffre ! Comme tous les comédiens du groupe, je vais interpréter plusieurs rôles dans Les Mystères puisque nous sommes 7 pour une vingtaine de rôles. Mais le principal sera celui de Rodolphe, ce noble en rupture de ban qui décide, suite à un drame personnel, de faire le bien en rendant la justice lui-même. De nouveau la question se pose : peut-on se faire justice soi-même ? A priori non…
Il y a un peu du metteur en scène, c’est vrai, dans ce personnage à cheval entre deux mondes.

« Nous sommes au début de l’histoire. Paris gargouille de bruits et se couvre d’un voile de suie. Je vais vous faire faire une longue promenade, à vous spectateurs… » Emboîtez-lui le pas !