C’est en fanfare que débute la nouvelle saison du TOP avec une pièce d’Eugène Labiche : L’affaire de la rue de Lourcine. Rencontre avec Yann Dacosta, metteur en scène de cet « ovni théâtral » à la frontière entre le vaudeville et le théâtre de l’absurde.

e-bb : Pourquoi avoir choisi cette pièce de Labiche ? Elle n’a pourtant rien à voir avec un vaudeville classique.

Yann Dacosta

Yann Dacosta

Yann Dacosta : Le schéma traditionnel du vaudeville est souvent celui d’une histoire d’adultère avec le mari, la femme, et l’amant dans le placard. Cela ne m’intéresse pas particulièrement. Ce dont je suis friand, c’est des codes du vaudeville : un théâtre joyeux, festif, virevoltant, en communion avec le public. L’affaire de la rue de Lourcine me plaît car il y a un message intéressant : c’est une critique de cette bourgeoisie du Second Empire, accrochée à ses acquis. Les personnages sont prêts à tout pour sauvegarder les apparences. Labiche utilise l’humour pour faire passer un message. Il porte un regard amusé et désabusé sur le monde avec des notes brechtiennes. Cette pièce est un chef d’œuvre. Labiche lui-même disait que c’était l’une de ses plus réussies.

e-bb : Comment avez-vous retranscrit cette critique sociale dans la mise en scène ?
Y. D. : Je choisis des textes qui correspondent à l’univers esthétique de la compagnie. Ici, on a choisi l’esthétique du luxe et de la bourgeoisie. A travers cette opulence, je cherche à montrer la petitesse des personnages rongés par le matérialisme. Dans la pièce, les objets tiennent une place centrale. Ils se retournent contre leurs propriétaires. En fait, les personnages ont passé leur temps à accumuler des objets qui vont finalement les trahir.

e-bb : Comme dans tout vaudeville, la musique tient une place importante. Comment avez-vous fait cohabiter musiciens et comédiens sur scène ?
Y. D. : Je ne me suis jamais réellement posé la question. En fait, j’ai toujours fait du théâtre musical. C’est un langage qui m’est très familier. Chanteurs, comédiens et danseurs sont pour moi des interprètes. Il n’y a pas de frontière entre ces univers. C’est un retour au théâtre des origines puisque le théâtre antique mélangeait le jeu, le chant et les chorégraphies. Quand le langage ne suffit plus, on passe par la danse et le chant pour manifester les sentiments. Je trouve cela magnifique. C’est le spectacle à l’état pur. Cela me semble absolument adapté à cette pièce qui touche à l’univers onirique du cauchemar.

e-bb : A-t-il été difficile de passer du répertoire de Fassbinder [Yann Dacosta a mis en scène plusieurs pièces de R.W Fassbinder NDRL] à celui de Labiche ?
Y. D. : Quand je regarde ce que j’ai fait, je constate que j’ai travaillé dans des univers très différents. Mon métier est un métier de servitude. Je suis au service d’un auteur, d’interprètes sur scène et du public. Je tente de rester fidèle à la patte de l’auteur et c’est cela que je trouve passionnant. Je cherche à explorer les rouages de son œuvre avec ma propre sensibilité. Il y a quand même un thème commun entre Labiche et Fassbinder : la peur. Fassbinder disait : « la peur, c’est le seul ennemi à abattre. » Dans toute son œuvre, il a exploré comment elle fonctionne et comment un chef l’exerce pour prendre le pouvoir sur les autres. Quant à Labiche, il décortique la peur. Selon lui, «  la mécanique de la peur est la même que la mécanique du rire. » Je pense être plus sensible à la thématique de la peur chez Labiche justement parce que j’ai étudié Fassbinder.

L'affaire de la rue de Lourcine - Crédit photo Aude Rodenbour

L’affaire de la rue de Lourcine – Crédit photo Aude Rodenbour

e-bb : Votre mise en scène comporte beaucoup de références à l’univers du cinéma. Est-ce lié à votre formation ?
Y. D. : Oui, je pense. On me dit souvent que le théâtre que je fais est cinématographique. J’utilise certains codes du cinéma dans la mise en scène, la façon d’utiliser la bande son, ou le décor. Quand je travaille sur une pièce comme celle-ci, je revois Chaplin, Tati, ou Hitchcock. Je m’inspire de Tati et Chaplin parce que ce sont des maîtres dans l’art du burlesque. Pour Hitchcock, c’est sa maîtrise du suspense puisque la pièce est non seulement un vaudeville mais aussi un polar. Parfois, je flirte avec la comédie musicale. D’autres moments rappellent plus l’opéra. Mais ce n’est pas moi qui l’ai voulu. Je pense vraiment que c’est la volonté de Labiche. Il pastiche les genres de l’époque. Dans la mise en scène, je suis toujours attentif à rester fidèle à la volonté de l’auteur. Je ne suis pas un inventeur, mais celui qui va porter le texte à la scène en le faisant entrer en résonance avec notre époque contemporaine.

e-bb : Vous avez choisi de retravailler avec plusieurs comédiens comme Hélène Francisci et Pierre Delmotte. Pourquoi ?
Y. D. : Je mélange toujours les comédiens. C’est pour moi très important d’avoir à la fois un noyau de personnes avec qui j’ai une histoire et qui sont mes piliers. Et puis en même temps je cherche du sang neuf, des acteurs qui ont différentes méthodes de travail ou un autre regard sur le théâtre. Cette pièce exige un certain type d’acteurs qui ont une personnalité comique. Je me suis donc entouré de comédiens qui me font rire. J’ai immédiatement pensé à Benjamin Guillard pour le rôle de Lenglumé, le personnage principal. J’ai ensuite développé le projet autour de lui en me demandant quels comédiens fonctionneraient bien ensemble pour donner le cocktail parfait.

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