Au conseil municipal de février, après toute une série de délibérations « de gens sérieux pour des gens sérieux, » selon le mot de Gauthier Mougin, un rayon de soleil nous est venu directement de la savane en ces jours froids d’hiver. Il était 22h45 quand est arrivée la délibération 13 : la dénomination de la nouvelle crèche du Trapèze, au pied de la tour Horizon. C’est Isaure de Beauval, adjointe à la Culture, qui s’est acquittée de cela.

Après les présentations d’usage, la localisation, le nombre de berceaux, etc., est venu le temps de décider du nom que le lieu prendrait… La Girafe.

La Girafe Sophie

La présence d’une gigantesque résine à la forte identité visuelle aurait sans doute suffi à motiver ce nom. Mais pour justifier sa proposition, Madame de Beauval est allée chercher beaucoup plus loin. Inspirée par la sortie récente du dessin animé Zarafa, elle a tenu un discours mémorable sur « la girafe de Charles X » qui a été offerte à ce dernier roi des Bourbons en 1827 par le roi d’Égypte Méhémet Ali : l’animal a fait véritablement sensation auprès des Français qui n’en avaient jamais vu, et il a provoqué un phénomène de « girafomania. »

Pour préparer son intervention, l’adjointe à la Culture s’est apparemment documentée sur Wikipédia, à laquelle nous nous permettons donc de vous renvoyer. L’encyclopédie libre étant cependant loin d’être exhaustive, et le sujet méritant bien qu’on s’y arrête, en voici un peu plus sur cette girafe première du genre, dont la mémoire devrait donc planer sur la nouvelle crèche.

« La girafe » a effectivement marqué la mémoire des Parisiens, et deux grands écrivains contemporains de son arrivée au jardin des Plantes, Balzac et Hugo, en parlent dans leurs œuvres. Ce serait un bel hommage de dénommer un établissement d’après cet animal célèbre qui a marqué son époque. Pour ranimer ce souvenir, feuilletons quelques pages.
Victor Hugo fait référence à « la girafe » dans Les Misérables. Gavroche amène les deux gamins errants chez lui, dans « l’éléphant, » construit en bois et en toile, et abandonné à l’époque (nous sommes en 1832 dans le roman). Gavroche constitue un lit dans l’éléphant, avec « des choses du Jardin des Plantes » : une couverture qu’il a piquée aux singes, et une natte « fort épaisse et admirablement travaillée, » qui « était à la girafe. »
En cette même année 1832, pour dénoncer les Parisiens qui courent toujours après la mode et ne gardent pas la mémoire très longtemps, Balzac prend « la girafe » pour exemple : dans une lettre à Charles Nodier, il les accuse d’oublier « même la girafe et le choléra, » deux actualités encore chaudes de l’époque. L’association des deux événements montre bien l’impact de l’arrivée de la girafe, car le ravage du choléra au printemps 1832 fut si grave que même le premier ministre de l’époque en a péri !

Pourtant, la girafe n’a pas pu tenir éternellement l’actualité, et le même Balzac, qui faisait référence à l’animal célèbre dans Eugénie Grandet en 1833 pour signifier l’extrême curiosité avec laquelle les provinciaux considèrent Charles le Parisien, modifie son texte quelques années plus tard : « Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés […], aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu’ils en eussent manifesté pour une girafe. » Selon l’érudit balzacien Nicole Mozet dans son commentaire à l’édition de la Pléiade, « Balzac avait écrit la girafe parce qu’il pensait à l’animal offert en 1827 par Méhémet Ali à Charles X […]. Mais Balzac supprime l’article défini, en 1843, dans l’édition Furne, après s’être avisé que l’événement avait perdu son actualité. » La girafe devient donc une girafe !

La Girafe défie la tour Horizon

Ô renommée éphémère ! Nous ne pouvons alors nous empêcher de nous demander : si elle était à la mode au début des années 1830, « la girafe de Charles X » a déjà perdu sa gloire dix ans plus tard. Serait-il pertinent de dénommer une crèche qui prépare l’avenir des enfants d’après une célébrité si éphémère ? Une girafe, pourquoi pas ? Les enfants l’adoreront. C’est sympa. Mais y a-t-il une raison de se référer à cette girafe particulière pour nommer une crèche ?

Voyons un peu la photo du bâtiment. Tiens, c’est symbolique ! La tête de l’animal est séparée du bas monde, et elle garde les yeux fermés : la girafe ne verra pas les enfants, et les enfants non plus. Imaginons la hauteur des yeux des petits. Pourront-ils voir la tête de la girafe en y entrant chaque matin ? La girafe, pourquoi es-tu là ? Que regardes-tu ? N’est-ce pas pour voir les petits humains, et pour veiller sur leur avenir ? Il nous semble que non. Et là, nous comprenons l’insistance de Madame de Beauval sur la référence à « la girafe de Charles X. »

Qui est ce roi, Charles X ? C’est le frère cadet de Louis XVI et de Louis XVIII, un roi réactionnaire, qui a provoqué la Révolution de Juillet par sa vision ultra légitimiste. La position altière de la girafe, bien loin de la Zarafa de Rémi Bezançon, ne représente-t-elle pas exactement celle de ce dernier roi de la branche aînée ? L’architecte y a-t-il pensé ?

Oui, la girafe doit être la girafe. Elle ne peut pas être une girafe ! Elle ne peut pas être un animal qui accompagne les enfants de ses yeux tendres, ceux de Sophie la girafe par exemple, dont Madame de Beauval a rappelé le cinquantenaire. On ne pourra pas monter sur cette girafe, s’amuser et se cacher dedans, par exemple. Non ! Elle est une noble bête, offerte à un roi par un roi… Ce n’est pas la peine de regarder le bas. De toute façon, la réaction du peuple ne peut pas déranger les souverains, fussent-ils camélopardaliens.

Mais faisons confiance aux enfants ; on les voit déjà pointer le doigt du fond de leur poussette vers « la ziraf« … n’en déplaise à Charles X !